4 septembre 2013

Faber, le destructeur de Tristan Garcia

faberQuatrième de couverture : Dans une petite ville imaginaire de province, Faber, intelligence tourmentée par le refus de toute limite, ange déchu, incarne de façon troublante les rêves perdus d’une génération qui a eu vingt ans dans les années 2000, tentée en temps de crise par le démon de la radicalité.
«Nous étions des enfants de la classe moyenne d’un pays moyen d’Occident, deux générations après une guerre gagnée, une génération après une révolution ratée. Nous n’étions ni pauvres ni riches, nous ne regrettions pas l’aristocratie, nous ne rêvions d’aucune utopie et la démocratie nous était devenue égale. Nous avions été éduqués et formés par les livres, les films, les chansons – par la promesse de devenir des individus. Je crois que nous étions en droit d’attendre une vie différente. Mais pour gagner de quoi vivre comme tout le monde, une fois adultes, nous avons compris qu’il ne serait jamais question que de prendre la file et de travailler.»

Avis : Je me suis jetée sur ce livre dès sa sortie parce que j’ai aimé la façon dont Tristan Garcia parle de 6 Feet Under dans le petit essai publié chez PUF l’année dernière, et que j’ai plus qu’aimé ses Cordelettes de Browser dans la foulée. Je n’ai rien lu d’autre, mais ça viendra très certainement un jour.

Faber donc. Je l’ai ouvert car j’ai fait confiance à l’auteur, et, vu la quatrième de couverture, il y avait forcément des choses qui me parleraient ; nous sommes de la même génération après tout. Ça m’a rappelé des souvenirs en effet. Ah oui, les grandes grèves de 1995. J’étais en première. C’est loin tout ça. J’y ai aussi trouvé un texte au rythme lent, regorgeant de moult détails et descriptions. Je suis bien tentée de dire qu’il y a des longueurs et que, par moment, j’ai cru que je n’allais pas aimer du tout, mais mon petit doigt me dit que tout ceci est volontaire. Mornay, ville de province est une parmi tant d’autres ; la vie n’y est pas trépidante. Le rythme imposé est donc voulu, il crée l’ambiance. Par effet de contraste, et heureusement pour le lecteur d’ailleurs, les personnages de Madeleine et de Basile respirent la vie et le rêve ; ils ont même un petit quelque chose de familier. Et oui, Faber est un être fascinant, une créature qu’on a tous eu dans notre entourage sous une forme plus ou moins proche de celle du livre.

Je me suis donc laissée porter, ne sachant pas trop ce que cette lecture allait m’apporter au final. Puis, sur la fin justement, j’ai été agréablement prise par surprise. Des petits riens sous forme de mises en abyme que je n’avais pas vu venir et qui m’ont fait écarquiller les yeux. Les derniers chapitres ont fini de me convaincre. Les longueurs valaient vraiment la peine d’être bravées. J’ai extrait suffisamment de citations ci-dessous pour prouver qu’au milieu des grandes descriptions, il y a des tournures de phrases et des idées qui ont retenu mon attention au fil de ma lecture.

A mes yeux et dit avec mes mots, Faber est la symbolisation de la volonté de résistance à l’entrée dans le moule de la vie adulte. Un sentiment qui nous habite tous un jour ou l’autre avant l’instant de compréhension et d’acceptation, mais qui ici prend forme humaine. Le personnage fascine, il stimule l’envie de mimétisme et semble montrer la voie, mais il n’est qu’un miroir aux alouettes. Il est à la fois un idéal et une désillusion qui ne s’intégrera jamais dans la société parce qu’il refusera toujours de plier à la force des choses. Son refus le pousse à détruire autour de lui, volontairement ou par ricochet ; parfois, on n’est détruit que parce que l’on veut bien se laisser détruire. C’est là que l’histoire devient vraiment dramatique.

Il y a une réalité terre à terre, et il y a Faber. Moi, ça m’a mise plus bas que terre, j’avoue. En fait, il m’est difficile d’écrire un avis, parce que pour dire ce que ce Faber m’évoque vraiment, il me faudrait parler de moi. Et ici n’est certainement pas le lieu pour ça. En tout cas, Tristan : ce livre tombait à pic. Un alignement de planètes n’aurait pas pu mieux faire. Un grand merci très cryptique !


Petit, il m’avait tout appris. Toujours en avance sur le goût. Chez mes parents, où il n’y avait presque pas un livre, sinon le Prix Goncourt et quelques offres de France Loisirs, je regardais la télé. Faber m’a appris que la littérature existait, il m’a arraché aux séries du mercredi après-midi. Le temps que je découvre les grands classiques scolaires, il riait déjà de moi en lisant Sade, Bataille, Artaud. Je suis venu à la subversion, et il a déclaré que c’était de la branlette de curé. Finis la mort, le mal, le sexe, il voulait l’écriture par l’écriture. Les Éditions de Minuit. Lorsque je suis arrivé à Beckett, il m’avait déjà pris à revers par Joyce : l’encyclopédie plutôt que le ressassement. Six mois après, il ne jurait que par la culture populaire, la science-fiction, le policier. Je me suis accroché à Silverberg ou à Westlake, j’ai lu de tout, toujours avec un train de retard. Mais il a fallu aller au cinéma. En seconde, il a renié l’histoire officielle du septième art pour regarder du giallo et des films de zombies. Je commençais à peine à découvrir Fulci ou Bava qu’il avait compris que le cinéma était mort. Désormais ce qu’il fallait regarder, c’était des séries télé. p57

En réalité, Faber indiquait de manière détournée et réfléchie son intention de rester chez les Gardon non pas par affection, mais parce qu’il venait de nous trouver, Madeleine et moi, et qu’il avait peur de perdre quelque chose pour la première fois. Parce qu’il avait besoin de nous comme un animal pour se nourrir, pour grandir et pour comprendre ce qu’il était. p92

J’ai compris que j’étais un provincial et que le resterais probablement. Cela signifiait que je n’étais né qu’à moitié, que j’étais déjà mort pour partie. Je me sentais engourdi, paralysé d’un côté. Cette vie mêlée de non-vie était mon destin. Et ce destin médiocre, je l’aimais bien. Puis j’ai regardé Faber. J’ai su qu’il ne reconnaîtrait jamais ces vérités plates, décevantes et paisibles. Celles qui nous font admettre qu’il existe un réel hors de portée de notre volonté. Le fil du temps. Le quotidien, l’ordinaire. Les occasions réussies, les occasions ratées. Un peu de la tombe dans notre berceau. L’idée que ce qu’on attend n’arrivera jamais vraiment. Le sentiment que nous ne sommes la capitale de rien, simplement la province d’un royaume que nous ne connaîtrons jamais. p176

C’était l’histoire de notre enfance, et je ne pense pas me tromper en rapportant ce dernier épisode.
Je n’ai pas la mémoire des formules mathématiques ou des grands événements historiques, parce que ni les uns ni les autres ne me sont jamais arrivés, mais je me souviens avec exactitude de ce qui a eu lieu dans ma vie -ou plutôt dans la sienne.
Cette qualité, ou cette faiblesse, j’ai compris en devenant adulte qu’elle était constitutive de ma sensibilité. Je souffrais de trop retenir les choses du passé, de ne pas savoir les laisser aller. Et comme il m’était impossible de raconter mon existence, parce que je n’ai pas assez d’importance et que je ne veux pas m’en donner plus, j’aurais voulu tenir la chronique de sa vie à lui, donc capturer son âme. Non pas pour la posséder mais pour vous la rendre.
Je crois que ce qui ressemble aujourd’hui le plus à ce qu’on a appelé pendant des siècles une âme, et qui l’a remplacé, c’est un roman (ou un film).
L’âme ce n’est ni le cerveau ni ce qu’il contient : il ne s’agit pas de tout ce qu’à vu, entendu ou voulu un homme. Ce serait insondable et aussi fastidieux que le listing exhaustif des fichiers récupérés dans un disque dur. Les récits de science-fiction et les savants posthumanistes voudraient immortaliser l’esprit dans son intégralité, sur des circuits imprimés avec des microprocesseurs. Au contraire, l’âme c’est un point de vue concentré : avec des mots ou des images, mais en tout cas fini et ramassé ; ordonné et raconté ; non pas immortel, mais résistant plus longtemps à l’usure que le corps périssable dont il a été extrait. Et s’il existe une vie après la mort, ce ne peut être qu’une bibliothèque de récits – la plupart plongeant dans l’obscurité et l’oubli certains brillant plus longtemps que d’autres, mais disparaissant tout de même tôt ou tard. Comme une âme n’est rien d’autre qu’une mémoire racontée, et que tout ce dont nous nous souvenons est destiné à être oublié, toutes les âmes sont mortelles. p185-186

– Il passe ses soirées dans le jardin à regarder les étoiles…
– J’attends une manifestation. Je ne dis pas qu’elle aura lieu, mais j’attends.
– Les extraterrestres, monsieur… », ai-je plaisanté, « c’est plus probable que Dieu, mais c’est moins nécessaire. » p277

J’avais quinze ans, bientôt seize, et j’étais un enfant heureux. Ma mère était institutrice, mon père professeur au lycée de Liserans. J’étais doué, plutôt timide, je lisais beaucoup. Depuis le collège, j’avais peu d’amis, des connaissances simplement. Il paraît que je les impressionnais, alors que j’avais peur d’eux. Comme j’étais premier de la classe et réservé, un peu mystérieux, ceux qui m’appréciaient n’osaient guère me fréquenter de trop près. Je n’étais pas un garçon méchant, pourtant, tout au contraire. J’étais serviable. Mais une distance me séparait du monde et, malgré ma bonne volonté, j’avais la plus grande peine à la franchir. Tout contact social me demandait un effort. Parfois, j’étais en sueur rien qu’à l’idée de devoir parler à d’autres. Il me semblait que je portais un masque et que si je ne faisais pas attention, quelque chose de laid apparaîtrait par en dessous, qui dégoûterait les autres à tout jamais ; de sorte que toute discussion me demandait une certaine dépense d’énergie, à surveiller sans cesse que le masque tienne bien en place. Alors que j’étais curieux et que j’adorais les autres, sans haine ni ressentiment, cette dépense permanente et l’angoisse qui allait avec me donnaient de la raideur, qui pouvait passer pour un sentiment de supériorité. J’avais passé des années à la combattre, à tenter de compenser cette impression de toujours dominer mon sujet, d’être le premier, en m’installant au fond de la classe, en donnant des gages de mauvaise volonté et en refilant aux cancres des antisèches. p436-437.

Pour des années, des décennies, peut-être plus, ici à Mornay et ailleurs dans le monde, les jeunes gens comme ce Tristan croiraient à l’imposture, à l’existence de ceux qui, comme moi, font semblant qu’ils savent tout, qu’ils peuvent tout et qu’il est possible d’obtenir une moitié de monde sans perdre l’autre. En vérité, je n’avais de connaissance et de puissance qu’à demi, comme chacun de nous. J’avais fait illusion quelques années. Mais tôt ou tard ils comprendraient en grandissant que je n’étais ni plus ni moins ignorant qu’eux. Moi-même, après trente ans, je ne savais toujours pas qui j’étais. Dans des états d’extrême lucidité, je me sentais démon, ange déchu et ancien fils préféré du dieu unique. Indestructible. Parfois, un homme. Le plus souvent, une sorte de chose consciente et ratée. Périssable. L’idée que je puisse fasciner cet enfant avait tout d’abord provoqué en moi du dégoût, l’abjection d’être adoré pour une raison fausse, puis de la pitié, soit pour moi soit pour lui, enfin une forme de sympathie. p444-445

En vieillissant, je n’ai trouvé aucune réponse aux questions que je me posais -si de telles réponses étaient trouvables, d’autres les auraient déjà obtenues et me les auraient données, lorsque j’étais plus jeune – mais je ne comprends plus comment l’existence, le temps qui passe ou la société pouvaient être des questions pour moi, alors que ce sont des termes, c’est-à-dire des idées ou bien des mots. p452

4 septembre 2013

Devenir pomme

J’écoute des trucs fous en ce moment. Genre ça. Attention, ça dure 2 heures.

Je rassure tout le monde, je ne comprends pas tout, même si je comprends la démarche, vu qu’elle rejoint quelque part ma conclusion gardée pour moi au sujet de Demain, les posthumains de Jean-Michel Besnier. Et donc, au milieu, il y a cette histoire de pomme :

Apprendre à entrer dans une chose, c’est apprendre à en sortir. Il y a un poème fameux de Michaux que vous connaissez peut-être. Michaux tente de faire l’expérience d’être une pomme. Et Michaux s’aperçoit que plus il se concentre par une sorte de discipline orientale pour devenir pomme, plus il sort de la pomme. Chaque fois qu’il a l’impression d’entrer, de devenir une pomme, de se sentir grumeleux, de se sentir vert, il fait une expérience qui est proche de celle du début de la phénoménologie de l’esprit ; c’est réellement une phénoménologie de l’objet. A chaque fois que Michaux à l’impression de réussir à rentrer dans la pomme, il s’aperçoit que la réussite de son entrée dans la pomme, c’est de sortir de la pomme. Pourquoi ? Parce que, dit-il, la pomme n’est pas dans la pomme. La pomme est où ? La pomme est dans le monde. La pomme est hors d’elle-même. C’est à dire que réussir à devenir pomme, c’est réussir à sortir de la pomme. Puisque la pomme n’est pas en soi.

Et, sans transition, comme je n’y résiste pas.

11 novembre 2012

Les Cordelettes de Browser de Tristan Garcia

Présentation de l’éditeur
Et si le temps s’arrêtait ? Si le monde était fini ?
Dans un roman qui devient une histoire rêvée de l’humanité, Tristan Garcia explore les conséquences de cette hypothèse stupéfiante.
Lorsque David Browser, explorateur spatial, arrive aux confins du cosmos, il arrête l’expansion de l’Univers. Condamnés à l’éternel présent, les hommes peuvent cependant revivre et modifier à loisir leur propre vie en manipulant des cordelettes enfouies dans une console individuelle.
En plusieurs récits qui se répondent et entrent en résonance, Tristan Garcia construit une galaxie de personnages survivant dans le temps immobile. Entre Dreamer Wallace âgé de dix mille ans, David Browser naufragé à la frontière de l’Univers, Anita qui déclenche en rêve des paysages nouveaux en tournant la vis centrale de la Terre, Viv qui monte et remonte jusqu’à la nausée une séquence clé de son existence, Eliedo et ses successeurs qui luttent pour restaurer le cours de l’Histoire…
Un fabuleux récit d’aventures s’engouffre dans un battement de cil, une intermittence de la réalité.
(Je maudis les 4èmes de couverture comme celle-ci. Elle aurait pu me gâcher la lecture si je l’avais lue avant le livre en lui-même, et ça me force à la répétition dans l’avis.)

Avis
L’immortel soupire. L’immortel s’ennuie. L’immortel oublie et s’oublie. Depuis que David Browser a stoppé l’expansion de l’univers, l’immobilisme condamne les hommes à essayer de tuer le temps ad vitam aeternam ; ce qu’ils font grâce à la console et les cordelettes qu’elle contient, avec plus ou moins de volonté et de succès. Dans ce monde aux tons blanc et vert, plus personne ne meurt, le quotidien n’est plus fait que de variantes d’une même répétition, il n’y a plus rien à découvrir, apprendre, comprendre. La notion de bonheur semble s’être elle-même fait happer par l’oubli qui grignote tout sur son passage petit à petit. Comment alors continuer à apprécier la vie quand elle n’est plus source de stimulations et que l’avenir n’offre plus de perspectives ? Comment vivre quand on ne peut plus mourir ? C’est un monde qui se révèle rapidement triste, étouffant, anxiogène ; un univers qui a besoin d’une nouvelle brèche pour respirer. Le faible nombre de dialogues ne fait que renforcer cette impression de silence et de solitude qui sont le quotidien perpétuel de ces protagonistes.

Les « vies » de Dreamer, d’Anita, de Viv, d’Elias, sont autant d’exemples très différents de façons dont il est possible de s’accommoder de l’éternité. Ce sont surtout tout autant d’exercices de style fabuleux auxquels se livre Tristan Garcia, et qui lui permettent de développer, le temps d’un chapitre, une ambiance, une idée, une histoire, qui n’ont à première vue aucun lien les unes avec les autres. Le roman se renouvelle sans cesse au fil des pages, explore des genres variés, surprend et multiplie les pistes de réflexion. Sous une apparente simplicité des phrases, le style est en fait très travaillé et donne à l’ensemble une efficacité extraordinaire. C’est visuel, c’est palpable, c’est immersif. Les sentiments sont là, forts, et quand tout bascule, la cassure est tellement nette que le lecteur s’en trouvera désarçonné à coup sûr. Le dernier tiers du livre, aussi désagréable soit-il, est un passage obligé qui permettra d’effectuer la transition d’un état d’équilibre à un autre. Il ne peut se faire sans heurts.

L’asthénie, le chaos, le réveil. Et un joli Rosebud en récompense. Même s’il a été malmené, le lecteur finit par reprendre son souffle tout en continuant de s’interroger : est-ce que la poursuite de l’immortalité doit continuer à s’affirmer comme une fin en soi pour l’homme ? Rien n’est moins sûr. La vision qu’en offre Tristan Garcia a le mérite d’aborder le thème de manière originale en inversant judicieusement pas mal de repères. Les Cordelettes de Browser est un roman de SF intelligent et frais qu’il serait bien dommage de bouder.


Lorsque les hommes eurent inventé tout ce qu’ils purent jamais imaginer, lorsqu’on crut que tout était fait et lorsqu’on en eut assez de penser que tout l’était, lorsqu’on devint las et blasé, lorsqu’on pensa que cette situation pourrait désormais durer un temps indéterminé – on considéra qu’au fondement des particules les plus fondamentales il y aurait des particules plus petites et qu’elles seraient identiques aux grandes ; on s’accorda sur l’idée qu’une fois la société parfaitement juste, elle n’en serait pas moins injuste ; on fut persuadé que chacun aurait à jamais son avis et que d’autres en auraient des différents ; on pensa que les plus belles œuvres d’art rejoindraient celles qui existaient déjà au panthéon universel et qu’elles ne seraient jamais qu’une autre manière de dire la même chose, d’un commun accord on parvint à la conclusion que tout était désormais égal.

Tout ce qui avait été pouvait apparaître à nouveau, dans les moindres détails, mais rien de plus n’adviendrait. C’était comme ça.

Et lustrant sa console de bambous, elle avait compris qu’avoir des regrets, c’était réaliser que le passé n’avait pas d’avenir.

Il fallait bien s’amuser dans ce monde où rien ne se passait plus.

Note : avis également publié sur Onirik.net

28 septembre 2012

Six Feet Under. Nos vies sans destin de Tristan Garcia

Présentation : Six Feet Under est l’équivalent des grands romans français, russes ou allemands de la fin du XIXe siècle. Elle nous dévoile des vies sans destin, qui sont aussi les nôtres. Autour de la famille Fisher, gérante d’une entreprise de pompes funèbres, cette série suit le parcours d’une poignée de personnages dont la mort est le métier. Une dizaine d’individus de la classe moyenne américaine s’aiment, travaillent, et tous cherchent à tâtons un sens dans un monde qui les laisse libres de croire, ou non, à un Salut.
Mêlant des réflexions toujours nuancées sur la sexualité, les genres, la famille, la religion, la politique ou la psychologie, la série d’Alan Ball laisse se refléter nos incertitudes actuelles dans le miroir de la mort afin de dresser le portrait de notre humanité. Œuvre discrète, mais qui a bénéficié d’un succès critique considérable, elle est devenue la matrice d’un nouveau réalisme empathique.

Avis : Six Feet Under est de ces objets télévisuels intemporels qui marquent. Les téléspectateurs qui ont pénétré dans la vie de la famille Fisher, à l’époque de sa diffusion ou plus tardivement, en sont souvent ressortis avec la sensation d’avoir été confrontés à une série unique en son genre. Surtout s’ils ont tenu bon jusqu’au bout.

Tristan Garcia n’est pas arrivé sur ce projet par hasard, il est de ceux, dont je fais partie aussi, pour qui Six Feet Under est LA série parmi les séries. Il ne pouvait y avoir meilleur choix que celui de ce jeune philosophe passionné par l’univers créé par Alan Ball pour mettre des mots sur la complexité des personnages et décortiquer les sujets forts de la série. Et contre toute attente, il arrive également à donner une âme à son essai ; un pari qui n’est jamais gagné d’avance tant l’exercice ne s’y prête guère d’ordinaire.

Après une rapide présentation et surtout une analyse plan par plan du générique d’ouverture qui donne une première idée de la richesse et de la profondeur de l’œuvre, le livre s’articule par la suite autour de thèmes bien définis (six, comme les pieds sous terre) : l’individu, la famille, le travail, l’amour, la mort, le sens de la vie. L’auteur prend également le temps de dresser le portrait des personnages principaux et s’attarde sur quelques épisodes clés, faisant la lumière sur certains détails passés souvent inaperçus mais qui ont toute leur importance. Une belle façon de rendre hommage autant au travail des acteurs qu’à celui des hommes et femmes de l’ombre qui ont ciselé ce petit bijou brillant d’intelligence.

A noter que ce livre semble s’adresser avant tout à ceux qui ont vu la série, qui souhaitent aller un peu plus loin ; ils y retrouveront au passage, avec parfois beaucoup d’émotion, ce qui avait su les séduire, consciemment ou inconsciemment. Par contre, il est fort probable qu’il manque des clés de compréhension aux autres.

Six Feet Under. Nos vies sans destin s’inscrit dans une nouvelle collection lancée cette année par PUF et qui s’intéresse tout particulièrement aux séries américaines : 24, The Practice, Les Experts… Aux USA, ce type d’ouvrages est plus courant et se décline généralement chez plusieurs éditeurs en même temps (IB Tauris et sa collection « Reading… » par exemple en propose un). En français, il s’agit bel et bien du premier essai sur Six Feet Under. De l’inédit sans être de l’inédit pour peu que l’on soit bilingue, mais une belle plume pour une belle déclaration d’amour à une série incomparable.

Les individus en famille de Six Feet Under ne se situent plus les uns par rapport aux autres dans un espace de référence centré sur un point unique d’autorité auxquels ils se rapporteraient tous. Ils évoluent dans un espace cartésien ouvert, dont les deux axes seraient l’éducation et l’amour. Six Feet Under montre à quel point les parents ouvrent pour leurs enfants ce champ d’éducation et d’amour, mais aussi comment les enfants éduquent en retour leur parents et les aiment. C’est aussi en voyant Claire s’émanciper comme femme que Ruth se libère.

Avis publié initialement sur Onirik.