13 novembre 2012

Le Triptyque de l’asphyxie d’Antoine Buéno

Présentation de l’éditeur
Un taré réunit, au fond d’une cave, un public de femmes pour leur délivrer un message messianique à l’occasion d’un one-man-show très spécial…Une jeune chercheuse veut prouver dans sa thèse que la BD des Schtroumpfs présente une société totalitaire achevée empreinte de stalinisme et de nazisme… Une émission providentielle permet aux candidats au suicide de venir s’exécuter devant des millions de téléspectateurs… Et le triptyque de l’asphyxie est constitué. Une asphyxie résultant de notre incapacité à regarder la mort en face. Une asphyxie qui nous conduit inéluctablement à l’avènement d’une nouvelle utopie. Puisque nous voici voués à l’immortalité, ne sommes-nous pas déjà des petits hommes bleus ?

Avis
« […]la BD des Schtroumpfs présente une société totalitaire achevée empreinte de stalinisme et de nazisme ». Tiens, ça me rappelle quelque chose. Ah oui ! Autant commencer par cette partie-là, ça sera fait. Avec le Triptyque de l’asphyxie, Antoine Buéno avait donc commencé à tâter du petit homme bleu haut comme trois pommes ; il lui aura suffi de reprendre ce travail déjà bien défriché pour le peaufiner, l’affiner et le compléter afin de l’isoler pour produire le fameux Petit livre bleu. Et il a eu bien raison de le faire. Bien sûr, ça veut aussi dire que si vous faites comme moi et lisez les livres à rebours, toute cette partie-là n’a presque plus aucun intérêt. Hormis celui de déborder sur les deux autres à la fin et de finaliser le lien entre les trois.

Je me suis beaucoup plus amusée avec la critique de la téléréalité, et de l’abrutissement des masses qui l’accompagne. Peut-être parce que ce regard sur le sujet rejoint le mien. Un peu à la manière d’Amélie Nothomb dans Acide Sulfurique (mais en un poil plus soft), ici, le nouveau concept qui déchaîne les foules propose d’assister à la mort en direct et de parier sur le « dernier mot » du candidat. Oui…Non… Entre les deux, son cœur balance. On sent bien planer sur l’émission l’ombre de Y’a que la vérité qui compte et même celle de Chloé, héroïne anorexique d’un reportage aussi dérangeant que voyeur d’M6. Buéno décortique les codes de la téléréalité pour mieux jouer avec et filer une violente nausée au lecteur. Et, finalement, il ne s’agit de rien de plus qu’une reformulation « à ma façon » de la recette des Unes de canards people où l’on peut suivre semaine après semaine la descente aux enfers des Loana et autres Delarue (ah tiens Jean-Luc, justement), avec tentatives de rédemption cycliques bien sûr. Il faut ce qu’il faut pour faire pleurer dans les chaumières. Ce que Nothomb résumait d’ailleurs en disant : « Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus ; il leur en fallut le spectacle. » Dans les dernières lignes du livre, elle n’a pas fière allure, cette masse prête à avaler n’importe quelle merde à condition qu’elle soit bien emballée. Le constat est toujours d’actualité et aussi amer. Et le vitriol continue à faire du bien.

Quant à ce qu’il se déroule dans la cave du 17 de l’impasse Karl Marx, Paris 20, c’est assez…indescriptible, surtout lorsque ce one-man-show plus que fou atteint son apogée. Comme pour Las Vegas, on voudrait pouvoir dire : « Ce qui se passe dans la cave, reste dans la cave ». J’avoue avoir été un peu déroutée par ce pétage de plombs en règle d’un schizophrène qui se prend pour un messie et considère qu’il ne peut délivrer son message qu’à une foule incapable de l’apprécier. Autant prêcher dans le désert, en effet. Cela dit, pour des berniques, les pintades gloussantes spectatrices font quand même beaucoup de bruit. Assez étrangement, j’ai aimé la façon dont l’ambiance évolue dans ce lieu clos. Sur la fin, l’air est tellement alourdi par l’odeur du sang et de sécrétions diverses et variées, et l’oxygène cruellement manquant, que c’est effectivement l’asphyxie. Effet garanti.

Pour la raison invoquée plus haut, je suis obligée de mettre de côté toute la partie sur les Schtroumpfs. Pour ce qui est du reste, ce Triptyque a su raviver quelques constats sur la société qui ont tendance à me désespérer quand j’y prête attention, et que j’ai depuis longtemps appris à tout simplement ignorer. Pour conclure rapidement, ce livre se lit vraiment vite et c’est toujours intéressant de voir comment l’écriture et la mise en forme des idées d’un jeune auteur évoluent au fil des années. Mais s’il prêche une convertie.


Les petites phrases qui font sourire quand on a lu Le Soupir de l’immortel et Le Petit livre bleu avant.

Quelle organisation sociale pourra résister à un choc d’une telle violence ? Une simple rallonge de vingt ans, si elle est soudaine, fera courir un très grand danger à l’humanité toute entière. Vingt ans de plus pourraient nous plonger dans le chaos. Pour l’éviter, il faudra tout changer. Il sera nécessaire de réorganiser la société de fond en comble. Toutes nos conceptions deviendront caduques, notre perception du monde obsolète. A quoi pourra bien ressemble la société des hommes vivant deux siècles ? A quoi pourra bien ressembler la civilisation des « immortels » ? A quoi ressembleront ces êtres eux-mêmes ? (Page 174)

« Écoutez, ma petite amie, je ne sais pas exactement ce que vous cherchez, mais si vous voulez attirer l’attention sur votre personne, permettez-moi de préjuger vos chances de succès. Non mais franchement, qui croyez-vous étonner ? Tout est déjà vu et revu. Il faut vous y faire ma chère, le monde est vieux, l’originalité, c’est du passé. » (Page 28)


PS : Cher auteur, sache que ce court chapitre allant de la page 71 à la page 76 a fait méchamment mouche et une grosse larme salée qui a raté sa course marque dorénavant le bas de la page 73. J’hésite encore à te féliciter pour ce brillant passage parce qu’honnêtement, j’en ai bavé pendant un bon quart d’heure.