22 juillet 2012

Soupir, le retour de la vengeance

Je pensais être plus ou moins débarrassée après avoir écrit mes deux textes sur Le Soupir de l’immortel, mais visiblement, c’est parti pour encore me travailler un petit moment. Et pour être honnête, ça m’amuse assez.

Rapide retour sur ce qui a déjà été produit. Pour ce qui est de l’avis court, je n’y retoucherai pas. Il est très bien comme ça, assez vague et pas trop maladroit parce que justement je ne suis pas rentrée dans les détails. Il y a juste une formulation qui me gène mais tant pis, elle restera. Pour la version longue, c’est autre chose. C’est le premier que j’ai écrit. Il m’a fallu 3 semaines pour arriver à tirer quelques choses de mes notes et de mon ressenti. Maintenant que ça commence à se décanter, je me rends compte qu’il est en fait très très révélateur et en dit beaucoup sur moi, ma conception du monde et mes angoisses en général ; ce que j’assume complètement. Mais plus ça va, plus je vois les fausses pistes que mon inconscient m’a fait prendre. A un moment, j’ai perdu pied sous le poids de la densité du livre et je n’ai plus été en mesure de prendre assez de recul pour avoir une vue d’ensemble, même si j’en donne l’impression. J’ai aussi dit qu’une lecture ne suffirait sans doute pas.

Cette semaine, j’ai enfin lu les articles connexes sur le site de l’auteur. La forme plus scolaire m’a permis d’apprécier les idées un peu plus à leur juste valeur sans être perturbée par l’histoire et surtout par le style. Et, enfin, ça a commencé à me faire rêver. Je n’ai pas lu les articles avant pour une simple raison : mon intuition me disait que ça allait me couper l’herbe sous le pied avant même d’avoir écrit mon avis. J’ai eu à la fois tort et raison. Tort parce que ça aurait évité une certain nombre de maladresses (dont un tir groupé de phrases qui les accumulent tellement que je suis très tentée de les faire sauter tout simplement ; elles posent clairement problème). Tort encore parce que ça répond en partie à la question : comment en est-on arrivé là ? A l’opposé, j’ai eu raison parce que je ne regrette pas mon long long avis. Il me ressemble, il exprime un ressenti assez brut qui était une étape nécessaire. Mais il ne me satisfait plus entièrement maintenant. Je ne sais pas s’il y aura un 3ème texte plus abstrait. Peut-être. Peut-être pas. Pour l’instant, j’essaye d’adopter une approche différente. J’ai eu raison aussi parce que ça m’aurait véritablement coupé l’herbe sous le pied. Je suis contente de constater que le cheminement de ma pensée m’a finalement amenée toute seule à certaines conclusions que je retrouve dans les articles. Comme quoi, je ne suis pas passée à côté de tout non plus.

Pour le reste, et dans le contexte du livre, j’ai voulu résister aux changements, m’évader de ce monde qui m’oppressait trop pour diverses raisons souvent totalement inconscientes, et aussi parce que j’anticipais les dérives possibles de ces progrès (le lecteur est vraiment un être incontrôlable et imprévisible parfois). Et surtout parce que ce qui définit l’homme dans ma tête était profondément bouleversé. Je n’arrivais pas à apprécier ces changements et je les percevais négativement par défaut. C’est comme ça que j’en suis arrivée à dire que l’homme était devenu un OGM génétiquement appauvri, parce que je refusais de concevoir qu’il puisse ne plus avoir ses 23 paires de chromosomes comme aujourd’hui. L’homme a 23 paires de chromosomes, ça fait partie de sa définition. Point barre. Habituellement, je suis une grande partisane du « Think outside the box » ; j’ai pourtant été incapable de le faire et de voir ici non pas un appauvrissement mais une optimisation du matériel génétique. Même si je ne suis pas totalement convaincue non plus. En l’état, l’ADN humain n’est pas encore quelque chose que l’on maitrise dans son intégralité, il y a encore trop de zones d’ombre (au sens propre ; je pense aux gènes orphelins et aux pseudogènes) et je trouve frustrant qu’au final tout ça passe à la trappe sans explications. Bref, ce posthumain me dérange beaucoup pour le moment mais c’est principalement à cause d’un conflit de définitions. Autant dire que je ne suis pas encore tout à fait prête pour le transhumanisme :)

Autre point avec lequel j’ai un poil de mal, c’est l’accent mis, dans cette société future, sur le plaisir sexuel comme une fin en soi, un objectif ultime. Cette impression résiduelle d’omniprésence me fait froncer les sourcils. Même les domociles font partie du « complot » et proposent l’option cul pour se changer les idées dès qu’ils le peuvent. Étant d’ordinaire plutôt très ouverte d’esprit, je reconnais volontiers que l’avancée en matière de libertés sexuelles est gigantesque. Plus de tabous, plus de limites, des fantasmes assouvis à la portée de tous. Mais d’un autre côté, mon degré de frustration ou d’intérêt ne doit pas être suffisamment élevé pour que le concept des boucles de communion, par exemple, me fasse vraiment tripper. Je constate juste que ça semble détourner l’attention des hommes de quelques questions qui me paraissent plus importantes dans la vie. Mais, là encore, c’est parce que ça rentre en conflit avec mes convictions personnelles.

Pour en revenir brièvement aux articles, quand je constate ma réaction totalement pessimiste face à l’approche finalement positive de l’avenir dans le livre, je ne peux que sourire en lisant la version « démaîtrise » qui, pour le coup, fait vraiment peur. Sauf que, moi, dans une situation comme celle-ci, si elle devait arriver demain, ça ne reste pas longtemps mon problème. Même avec quelques réserves d’insuline, je me donne 15 jours grand maximum avant de passer l’arme à gauche de toute façon. Si quelqu’un décide de me bouffer, je conseille de me cuire avant, ma viande aura un délicieux goût de caramel je pense.

Maintenant que j’ai soufflé un peu, évacué une partie du surplus émotionnel et l’effet de la baffe que le bouquin m’a collé, je vais peut-être pouvoir le relire avec un regard différent. Et je pense m’y atteler sans trop tarder, parce que si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais et je serai bonne pour ranger le livre à côté du DVD d’Avalon.

17 juillet 2012

Le Soupir de l’immortel d’Antoine Buéno – Version Courte

Initialement publié sur Onirik.net le 9 juillet 2012.

Quatrième de couverture : L’an 570 après Ford. Le monde est enfin durable et uniformisé. Plus de crise environnementale, plus de guerre, plus de misère. La planète est devenue un Éden ultralibéral, une jungle luxuriante d’humains bigenrés.
Tout ne va pourtant pas pour le mieux. L’immortalité se paye au prix fort.
Entre une histoire d’amour impossible, une enquête policière déconcertante et un complot politique odieux, Le Soupir de l’immortel est un spectaculaire roman d’anticipation, foisonnant et déjanté.

Antoine Buéno est un touche-à-tout au parcours atypique : chargé d’études au Sénat, enseignant, chroniqueur, écrivain prospectiviste et essayiste à qui il arrive même de se donner en spectacle sur scène. Il a surtout fait parler de lui en 2011 avec son Petit livre bleu : analyse critique et politique de la société des Schtroumpfs. De cet essai, qui a déchaîné les polémiqueurs et les médias, se dégage notamment une chose : l’auteur aime s’amuser à mêler sérieux et humour pour réveiller son lectorat, même si visiblement tout le monde n’est pas toujours sur sa longueur d’onde. Sorti plus discrètement en 2009, Le Soupir de l’immortel est un livre d’anticipation ambitieux qui aborde des thèmes bien plus graves, mais toujours avec cette arrière-pensée de titiller les méninges en usant bien volontiers d’un brin d’humour parfois très caustique.

En situant son action plus de 450 années dans notre futur (570 après Ford correspond à 2478 pour nous), l’auteur se donne suffisamment de latitude pour apporter un certain nombre de changements majeurs à notre société tout en faisant le choix de conserver en contrepartie un cadre très familier puisqu’il s’agit d’un Paris que les habitués reconnaîtront sans peine. Les humains sont maintenant bisexués et immortels, protégés de la plupart des aléas de la vie par la Sécurité Sociale qui n’a jamais mieux porté son nom. À plus grande échelle, la surpopulation est totalement canalisée grâce à un numerus clausus qui équilibre morts accidentelles, suicides illégaux et départs pour l’espace d’une part, et les naissances en couveuses de l’autre. Plus de guerre, plus de crise énergétique, plus de crise alimentaire, plus de dérèglement climatique, plus de maladies. L’homme peut enfin se concentrer sur son épanouissement personnel et son « élévation spirituelle ». Les apparences d’un monde meilleur sont bien entendu trompeuses, sinon il n’y aurait rien à raconter. Tous ces progrès ont fait émerger de nouveaux problèmes et surtout de nouvelles dérives parfois terrifiantes ; ajouté au fait qu’il y a malgré tout des choses qui ne changent pas avec le passage des siècles, et voilà comment faire en sorte que le lecteur ne regarde pas simplement cette vision du futur avec curiosité, mais se demande quelles décisions d’aujourd’hui pourraient y mener.

Porté par une enquête policière, une intrigue politique et une histoire d’amour, le livre prend rapidement la forme d’un gigantesque patchwork fourmillant de détails qui aborde chapitre après chapitre toutes les facettes de ce monde si nouveau et pourtant si familier. Mais Le Soupir de l’immortel n’est pas qu’une réflexion sur le futur, c’est aussi un objet à l’écriture extrêmement travaillée qui rend hommage à quelques piliers du genre, Huxley en tête, en leur empruntant des éléments de leurs propres univers pour se construire. À l’évidence, Antoine Buéno n’est pas seulement un amateur de Science-fiction, mais également un amoureux des mots. Il joue avec, il les manipule habilement pour leur faire décrire une réalité qui arrive alors à être en complet décalage avec elle-même. Il en ressort une œuvre enrichissante intellectuellement et émotionnellement qui ne fait pas qu’interroger le lecteur sur le monde qui l’entoure et sur celui qui l’attend, mais l’emporte aussi parfois dans des envolées poétiques troublantes et des moments d’intense jubilation incontrôlable.

S’il fallait lui faire une critique, juste histoire de, ce serait pour souligner un petit problème de rythme, notamment sur la fin, peut-être en partie dû à certains personnages principaux dont les histoires ont tendance à être occultées par la forme et la profondeur des idées développées. Certains reprocheront sans doute à l’auteur un abus de références, mais l’ensemble finit par être tellement cohérent que le plaisir de la lecture n’est en rien entaché. Bien au contraire.

Yal Ayerdhal, lors de la conférence sur la SF qui s’est tenue à Épinal cette année, a dit ceci :

« La science-fiction est la seule littérature qui a succédé au rôle que les philosophes se donnaient jusqu’à la fin des années 20. Les auteurs de science-fiction ont réellement pris en charge le devoir de réfléchir l’humanité dans ce qu’elle était et dans la projection de ce qu’elle pourrait être. »

C’est précisément ce qu’Antoine Buéno fait avec son livre. D’une densité indiscutable, Le Soupir de l’immortel est une réflexion poussée sur l’avenir de l’humanité qui ne laisse rien au hasard et offre une multitude de pistes de lecture en abordant des thèmes très variés : politique, économie, amour, sexe, thriller, philosophie, sociologie, technologie, religion, etc. En tant qu’écrivain prospectiviste, il ne se contente pas d’imaginer un futur, il le construit à partir de notre présent en tenant compte des problèmes qui se poseront dans les années à venir et qui sont bien loin d’être totalement hypothétiques. Et la cerise sur ce gâteau en apparence très sérieux et au style recherché, c’est cet humour tout à fait irrésistible et souvent déroutant qui accentue l’impression d’avoir entre les mains un objet littéraire non identifié qui mérite grandement le détour et dont la véritable richesse ne se révélera probablement pas au terme de la première lecture. En espérant que l’auteur ne s’arrêtera pas en si bonne route.

9 juillet 2012

Le Soupir de l’immortel d’Antoine Buéno – Version Longue

Le Soupir de l’immortel ayant provoqué beaucoup trop d’étincelles dans ma petite tête, j’ai dû me résoudre à produire non pas un, mais deux textes. Un « court » avis mieux structuré, plus impersonnel et qui rentre moins dans les détails. Et le texte ci-dessous, beaucoup plus long avec plein de « je », que j’avais besoin d’écrire pour soulager un peu ma pression intracrânienne. Avis aux amateurs qui n’auront pas peur de se gâcher le plaisir de découvrir le contenu du livre par eux-mêmes.
Note : il y a des liens sur les étoiles qui renvoient à des notes de « bas de page ». Une flèche permet de remonter ensuite au bon endroit.
Edit du 22/07 : j’ai dû revoir quelques phrases pour dissimuler des maladresses flagrantes.

Quatrième de couverture : L’an 570 après Ford. Le monde est enfin durable et uniformisé. Plus de crise environnementale, plus de guerre, plus de misère. La planète est devenue un Éden ultralibéral, une jungle luxuriante d’humains bigenrés.
Tout ne va pourtant pas pour le mieux. L’immortalité se paye au prix fort.
Entre une histoire d’amour impossible, une enquête policière déconcertante et un complot politique odieux, Le Soupir de l’immortel est un spectaculaire roman d’anticipation, foisonnant et déjanté.

Il n’y a rarement mieux placé qu’un auteur pour faire la promotion de son propre livre. Antoine Buéno, avec qui j’ai eu le plaisir d’échanger à Épinal lors des Imaginales 2012, a eu l’honnêteté de dire que ses œuvres de jeunesse portent bien leur nom et sont à éviter, et que ce qu’il a fait de mieux jusqu’à ce jour, c’est Le Soupir de l’immortel. Quand on est trentenaire et que l’accouchement a pris 10 ans, il est compréhensible qu’on défende son bébé tout en cherchant à le vendre (!!). L’auteur éprouve cependant le besoin de prévenir : le premier chapitre est violent et cru. Et en effet, c’est une entrée en matière saignante et percutante… et surtout très déroutante. J’abordais le livre avec une bonne dose de curiosité, ne serait-ce qu’à cause de la mise en garde susmentionnée, et je me suis rapidement pris une claque. Pas vraiment à cause de ce qu’il s’y déroule, car tant que ça n’implique pas Patrick Bateman, un rat et une femme, je peux supporter beaucoup de choses. C’est surtout parce que je suis de plus en plus sensible au travail d’écriture, et, là, j’ai tout de suite été conquise par le style*. Ensuite, parce que je me suis surprise à rire doucement de choses dont il ne faut pas rire normalement, et, qu’en plus, je n’y pouvais rien. Ce premier chapitre, même s’il est vraiment à mettre à part, a suffi à donner le ton : la forme est ultra travaillée et l’humour politiquement incorrect. J’ai tout de suite su que j’allais aimer le livre, mais je ne m’attendais certainement pas à ce que l’expérience soit aussi profonde (et je pèse mes mots).

Jusqu’à présent, je ne m’étais pas vraiment penchée sur la SF. Comme beaucoup, j’ai lu quelques classiques : Blade Runner, 1984, Le Meilleur des mondes, Dune, Fahrenheit 451… Pas d’Asimov par contre, ce qui ne m’empêche pas de connaître les trois lois de la robotique. J’ai surtout vu un paquet de films. J’avais donc malgré tout quelques clés de compréhension en main qui se sont révélées fort utiles même si elles étaient de loin bien insuffisantes pour apprécier le livre à sa juste valeur. Car Le Soupir de l’immortel regorge et dégorge de références. Un bon nombre servent d’ailleurs à la construction du monde en lui-même, ce qui, dit de cette façon, peut soulever légitimement le problème de l’apport personnel de l’auteur dans tout ça. Ce qui transparaît en réalité, c’est un hommage appuyé à quelques piliers littéraires et cinématographiques du genre. Et c’est à partir de ce socle composite solide qu’il a pris son envol pour développer le reste. C’est parfois délicat de faire la part des choses, mais le résultat est tellement cohérent que, finalement, ça n’entache pas le plaisir de la lecture.

Hormis ces références évidentes et totalement assumées, il y en a une foultitude d’autres qui toucheront plus ou moins le lecteur selon son niveau de culture au sens très très large. Ça va du choix des prénoms et noms des protagonistes (politiques, humoristes, philosophes, penseurs, scientifiques…tout y est représenté) à des allusions à la pop-culture totalement générationnelles qui en laisseront sans doute quelques-uns sur le carreau, en passant par des clins d’œil plus élaborés comme cette belle idée de faire remonter une structure hélicoïdale à un personnage nommé Crick. Buéno se permet même de se faire référence à lui-même. La boucle est bouclée.

C’est tellement vaste qu’il est quasiment impossible de tout saisir du premier coup (pas plus qu’au deuxième ou au cinquième d’ailleurs à mon avis), mais c’est un peu le risque avec une utilisation aussi foisonnante de références comme celle-ci. Je me suis confrontée à mes propres limites sur le sujet de la politique. J’ai compris les discours dans le contexte du livre, et ils sont d’ailleurs d’une limpidité appréciable, mais je sais aussi que je suis bien incapable de prendre un quelconque recul sur le sujet. Si les politiciens sont calqués sur des alter ego bien réels, je ne peux que le soupçonner sans pouvoir aller au-delà. Quelque part c’est assez frustrant de se savoir passer à côté de plein de détails et j’imagine que ça sera le cas pour d’autres sur des sujets différents. Ailleurs, c’est comme une invitation à en savoir plus à la Starship Troopers. Échec d’Alice ?

Yes.

Et le fond du livre dans tout ça ? Antoine Buéno est estampillé écrivain prospectiviste. Pour faire simple, il pense le futur, mais pas le futur tel qui souhaiterait qu’il soit ; plutôt le futur tel qu’il pourrait être si on se base sur l’observation du monde d’hier et d’aujourd’hui. L’étape suivante, et le but de la démarche finalement, est de réfléchir à des solutions aujourd’hui pour influer sur le futur à moyen ou long terme, le plus souvent pour contrer un problème de taille (crise énergétique, surpopulation, modification du climat, etc.).

Le Soupir de l’immortel est certes un livre d’anticipation, mais il prend amplement en compte nos problèmes actuels et présente une vision d’un futur tel que la conjonction de plusieurs événements pas si hypothétiques pourrait le générer. Et ce nouveau monde offre un certain nombre de solutions très élaborées qui poussent forcément à se poser encore plus de questions sur l’avenir de l’humanité.
Dans ce monde où, grâce aux progrès de la médecine, les hommes sont devenus immortels, on en vient naturellement à se questionner sur le problème de la surpopulation, et, là encore, il y a une solution proposée : plus de reproduction naturelle, mais des couveuses qui permettent de contrôler le nombre de nouveaux êtres produits sur Terre. Un moyen de contrebalancer au mieux les quelques morts accidentelles et les suicides (même si ceux-ci sont illégaux). La conquête de l’espace permet aussi de gérer les flux et semble être l’une des perspectives d’avenir.
Plus de soucis d’identité sexuelle non plus avec l’humain bigenré qui a en plus moyen de modifier sa propre balance hormonale pour se donner une prédominance mâle ou femelle et ainsi satisfaire son envie du moment. À cela se rajoute une culture de l’hédonisme sexuel et sans tabous développée à outrance qui par un magnifique tour de passe-passe a pris la place de l’opium du peuple de Marx. Sauf que là où ça devient perversement jouissif, c’est que le vocabulaire, lui, n’a pas changé. Les églises sont pleines, les gens prient, communient et véhiculent la bonne parole en partageant leurs orgasmes à travers les boucles de communion. Une solution miraculeuse qui pourrait presque en faire rêver plus d’un.

L’autre avancée de taille est cet implant dont est équipé tout homme dès sa conception. Ne serait-ce que pour l’acquisition d’un socle commun de connaissances, on ne pouvait rêver plus efficace. Mais comment ne pas y voir aussi la menace d’une magnifique porte d’entrée dans l’esprit sous couvert de doter l’homme de capacités de connectivité, de télépathie et d’empathie exacerbées ? Bien sûr le mot éthique est prononcé ; cependant il est difficile de ne pas imaginer les dérives dangereuses qui pourraient découler d’une telle technologie.

Il ne faut pas attendre bien longtemps pour mettre le doigt sur les premières failles de cette société. Là où mes petites cellules grises se sont modestement** emballées, c’est sur l’impact que ces progrès ont eu sur la notion d’individu. Plusieurs personnages du livre soulèvent d’ailleurs le problème. L’humain en est rendu à être issu d’une sélection génétique et à suivre un conditionnement censé mener à un métier pour lequel il est prédestiné, même si on lui laisse encore l’option de se réorienter par la suite. En voulant canaliser au maximum sa pensée grâce à l’implant, il donne fortement l’impression d’être devenu une créature formatée dès la naissance qui n’a que les libertés qu’on veut bien lui faire croire qu’il a. Mais le plus triste c’est qu’il a perdu celle de mourir ; ce qui est un net recul par rapport à aujourd’hui. Je comprends que l’immortel puisse soupirer même si le soupir du titre est autre chose dans le livre. La patate chaude la plus effrayante lancée par l’auteur dans le livre, c’est l’étape suivante : la numérisation de la personnalité qui permettrait à l’homme de partir à la conquête de l’espace en ne transmettant de lui qu’une image virtuelle qui viendrait s’ancrer à l’arrivée dans un réceptacle adéquat. Est-ce que l’humanité ne disparaîtra pas le jour où quelqu’un décidera « À quoi bon nous réincarner dans des enveloppes corporelles. Restons virtuels, c’est tout ce dont nous avons besoin pour être » ? Ce qui résoudrait encore plus de problèmes d’un coup. Mais qu’est-ce qui différenciera alors l’homme des IA si tout le monde devient une forme de programme ? Et pourquoi est-ce que je repense à Matrix tout à coup ?

« Saviez-vous que la première Matrice avait pour dessein de créer un monde parfait, où personne ne souffrirait. Le bonheur parfait pour chaque être humain ! Ce fut un désastre, une catastrophe pour les récoltes.
Certains pensaient que nous devrions reprogrammer l’algorithme du concept de monde parfait. Mais je crois que votre espèce, les humains, définissez la réalité comme une sorte de purgatoire, une souffrance. Le monde parfait était un rêve auquel vous ne pouviez accéder qu’en mourant. C’est pour cela que la Matrice fut remaniée en ceci, l’apogée de votre civilisation. Je dis bien votre civilisation car depuis que nous pensons à votre place, c’est devenu notre civilisation, ce qui en fin de compte nous importe. » Agent Smith.

Ce monde donne l’impression du « mieux » grâce à des avancées médicales, politiques, scientifiques et cette merveilleuse sécurité sociale qui garantit à tous santé, immortalité, travail. Sauf qu’il y a aussi tout ce qui n’a pas changé avec le temps. La nature humaine est toujours capable du meilleur comme du pire, les politiques recourent aux mêmes armes rhétoriques pour manipuler les masses, la société fonctionne toujours à 2 vitesses et l’indicateur de richesse est devenu l’enfant, un bien rare et précieux. Tout est une histoire d’emballage et d’illusions, mais finalement tout n’est jamais pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Et ça ne le sera probablement jamais.

En ce moment, pour qu’un livre me séduise, il ne suffit plus qu’il ait une bonne histoire à raconter (ou alors, il faut qu’elle soit sacrément prenante pour me faire oublier le reste). Il faut aussi que le travail d’écriture soit au rendez-vous et qu’il me prenne aux tripes ou qu’il caresse mes circonvolutions cérébrales d’une façon ou d’une autre. Avec Le Soupir de l’immortel, j’ai été servie. En fait, les premiers effets se sont faire ressentir dès la page 28. Le passage qui a retenu toute mon attention se trouve en citation à la fin de ce post. La scène est d’une extrême violence, mais la forme la sublime. C’est une technique que l’auteur va utiliser à de nombreuses reprises tout au long du livre, créant parfois des décalages entre la réalité de la scène et le rendu en mots tout à fait savoureux. L’astuce peut tout autant émerveiller ou perturber que faire rire involontairement. Voire tout en même temps et il en résulte un sentiment d’intense jubilation.
Il y a aussi tous ces moments d’écriture brillants qui m’ont soufflée. En vrac : la visite du Lieu du tout, cet instant où le temps suspend son vol et que l’humanité retient son souffle pages 439 et 440, le passage dans le Jet sur lequel je reviens plus loin… Plus une quantité de phrases, d’expressions et d’idées aux tournures très rafraîchissantes et futées : les petites appellations « polies » des domociles qui sont parfois de magnifiques insultes envoyées en pleine figure, l’image des lois votées représentées par des plans d’orchidées qui envahissent littéralement le Sénat***… Tout ça a fait le plus grand bien à la morosité littéraire dans laquelle je m’étais enfermée depuis quelque temps.

En dehors du réel plaisir que j’ai éprouvé à la lecture pour les raisons invoquées ci-dessus, il y a eu aussi cette impression d’avoir été très en phase avec le contenu par moments. Notamment parce qu’à plusieurs reprises, j’ai anticipé la suite des événements ou le fil de pensée de l’auteur ; probablement à cause de ma lecture hachée par les nombreuses questions qui m’ont traversé l’esprit et du temps que j’ai pris pour y réfléchir. C’est une démarche à double tranchant, mais, dans ce cas, c’était une sensation fort agréable.
Il y a aussi eu cette connexion qui s’est établie avec le personnage de John-Stuart grâce à sa sensibilité, à notre amour de la VO, nos références cinématographiques communes (la Japonaise de Babel, Magnolia). J’ai été très réceptive à ses états d’âme et j’ai aimé qu’il soit le rêveur, l’électron libre qui cherche à échapper à son carcan. La scène qui m’aura sans doute le plus touchée est celle dans le Jet où se cristallise réellement son besoin de ne plus voir le monde tel qu’on le lui impose depuis sa naissance. Pendant que la foule rit bêtement devant le dernier sketch miteux du comique du moment, il regarde la Terre vue du ciel, puis l’infini de l’espace et décrit ce qu’il ressent. C’est à la fois poétique et libérateur.

Et le petit plus qui me fait encore sourire : pour je ne sais quelle raison, le mot bukkaké (attention, c’est inapproprié pour le boulot) me trottait dans la tête depuis le chapitre I alors qu’il n’y avait pas vraiment lieu (ou alors c’est encore mon inconscient au travail). Quelle n’a pas été ma surprise de le voir soudain surgir page 95. Un rien m’amuse.

En fait, il n’y a qu’un seul passage où je me suis sentie violemment déconnectée et où il a fallu que je fasse l’effort conscient de replacer les choses dans le contexte du livre : celui des pédophiles de l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet au chapitre III. Un tout petit rien de quelques lignes bien plus délicat à digérer. Surtout que j’ai en permanence un paquet de Dragibus à portée de main et que je le regarde de travers depuis…

La chose que j’ai aussi dû me forcer à faire, c’est aller jeter une oreille sur la playlist fournie par l’auteur à la fin du livre. Quelqu’un s’est d’ailleurs amusé à la reconstituer sur Youtube. Je crois qu’un monde où le Rap serait considéré comme un très bon choix de musique serait vraiment mon pire cauchemar. Fort heureusement, ce livre n’est pas un Vook.

Yal Ayerdhal, lors de la conférence sur la SF qui s’est tenue à Épinal cette année, a dit ceci :

La science-fiction est la seule littérature qui a succédé au rôle que les philosophes se donnaient jusqu’à la fin des années 20. Les auteurs de science-fiction ont réellement pris en charge le devoir de réfléchir l’humanité dans ce qu’elle était et dans la projection de ce qu’elle pourrait être.

Ce qui me paraît de circonstance puisque c’est précisément ce qu’Antoine Buéno fait avec son livre. D’une densité indiscutable, Le Soupir de l’immortel est une réflexion poussée sur l’avenir de l’humanité qui ne laisse rien au hasard et offre une multitude de pistes de lecture. Il s’agit d’un patchwork impressionnant qui touche à tout : politique, économie, amour, sexe, thriller, philosophie, sociologie, technologie, religion, etc. Le tout égayé par cet humour pas piqué des hannetons tout à fait irrésistible qui accentue l’impression de tenir dans ses mains un OLNI qui mérite grandement le détour. C’est aussi une invitation à aller plus loin, à se poser des questions sur le monde qui nous entoure et à explorer d’autres univers. En ce qui me concerne, ça commencera par la lecture de quelques Asimov parce qu’il serait temps. Et comme dirait Maïa Mazaurette : « le pire est avenir ».


* Je trouve absolument génial de dire que j’aime le style de quelqu’un qui a créé un Prix du Style (Ah les petits plaisirs de la vie !)

** Modestement, parce que, au final, je ne fais que paraphraser des idées déjà présentes dans le livre. S’il n’avait pas eu recours à la ficelle du pathos qui m’a hérissé le poil d’un coup, je pense que j’étais à point pour voter Schrödinger et adopter son chat au passage.

*** Une image qui n’est pas sans évoquer les murs du film The People vs Larry Flint. Je ne parle ici que de la représentation visuelle et pas d’une quelconque similitude au niveau du message transmis. Les orchidées sont bien plus belles que les murs.


Citations :

P28 : Le passage que j’ai relu deux fois d’affilée en concluant les deux fois par  « Wouaw ! »

Et Aldous ouvrit le bal. Il leva bien haut sa batte, comme un chef d’orchestre sa baguette. Un grand silence suivit l’échauffement cacophonique des instruments. Chacun retint son souffle. Et musique, maestro ! Aldous abattit son arme, au hasard. A son signal, toutes les cordes vocales se mirent à vibrer et toutes les belles à tourner, tourner, et encore tourner. Réglé comme du papier à musique. Soulevés par un vent de terreur, les tissus se mêlèrent, se rapprochèrent, se croisèrent par vagues successives. Ce fut un ballet magnifique de voiles, un spectacle de derviches revisité par Pina Bausch. Aldous donna la cadence de la chorégraphie. Jason rythma la symphonie des hurlements, staccato, andante, mezzo forte, forte, fortissimo… Du Beethoven. Au blanc et noir de cette volière d’hirondelles secouée se mêla bientôt le rouge, d’abord par traces impressionnistes, puis par nappes fauves.

P51 : La phrase qui m’a fait exploser de rire (quand je dis que ça n’est politiquement pas correct)

– Eh bien, sans vouloir offenser plus encore votre magnanimité contrariée, je pense que vous n’auriez pas dû assommer votre mère et la sodomiser d’entrée de jeu. Elle aurait pu vous être utile.

P151 : Celle qui fait rêver

La constitutionnalisation du droit au beau temps était dans les tuyaux, mais sa sanction juridique n’était pas évidente.

P223 : La phrase hautement troublante

– Il ne vous a rien confié, une lassitude, un désir de lever le pied, de partir, de changer d’air ?

P245 : Ça ne m’étonne pas de me trouver des affinités avec John-Stuart. On dirait moi.

John-Stuart était un puriste du septième art. Il était l’un des derniers à visionner les films en version originale, en VO. En VO, c’est-à-dire en version externe, comme à l’époque de Ford. Mode de visionnage totalement archaïque. En VO, le film défilait dans le cadre circonscrit d’un écran dont les bords matérialisaient les limites fictionnelles de l’œuvre. Des limites fictionnelles, en conséquence, toujours visibles par le spectateur. Un spectateur pour lequel, hors de l’écran, le monde réel continuait d’être perceptible. Mais, non contente d’inscrire le film dans l’espace, la VO en restreignait aussi drastiquement l’accès sensitif. Le spectateur demeurait d’autant plus extérieur aux scènes présentées que ce mode de visionnage ne faisait appel qu’au minimum de sens requis pour suivre le déroulement d’une production audiovisuelle : la vue et l’ouïe. Aussi la VO ne pouvait-elle être jugée que d’une extrême pauvreté par les contemporains de John-Stuart. D’une extrême pauvreté, mais surtout d’une extrême aridité, d’une extrême exigence. Dans les conditions de la VO, il était difficile « d’entrer » dans le film. Autrement dit, voir une œuvre cinématographique en version originale requérait une véritable participation de la part du spectateur qui ne pouvait pas rester passif et devait s’acquitter d’un effort de concentration, d’imagination. Bref, d’un effort intellectuel. Voir un film en version externe était donc un comble d’élitisme et de snobisme.

P335 : Une phrase magique, sortie de son contexte.

C’était avec eux que, la vieille, elle s’était rendue coupable de prière.

P573 : J’ai déjà dû prononcer au mot près une bonne dizaine de fois la phrase de l’elfe à la fin.

Comme tout cinéphile le sait, un combat d’arts martiaux digne de ce nom se mène à, au moins, trois contre un, et dans les airs. Celui-là ne dérogea pas à la règle. Sixte et les moines sautèrent. Ils restèrent suspendus à dix mètres du sol, jambes battantes. Tout à la fois figé, ralenti et accéléré, le cours du temps semblait pour eux détraqué. Aldous n’en croyait pas ses yeux. Il interrogea Sindarin du regard :
« Oui oui, ça fait toujours un peu bizarre au début, lui répondit l’elfe avec nonchalance. Mais on s’y fait vite. »


Le mot de la fin Je tiens à remercier Ryuichi Sakamoto, Philip Glass et Fiona Apple pour l’accompagnement musical et bien sûr Antoine Buéno pour cette grande séance de torture qu’il m’a offerte sans le savoir.

19 juin 2012

Empreinte émotionnelle d’un livre

Il s’est produit un phénomène étrange pendant la lecture du chapitre 6 du Soupir de l’Immortel d’Antoine Buéno. Pour résumer de manière simple, un couple se lance dans une visite immersive d’un lieu assez particulier et magique où ils finissent par perdre pieds, entraînant le lecteur avec eux dans une transposition troublante de leur état intérieur.

Vous ne trouverez ici que ce que vous êtes venus y chercher. Vous ne trouverez ici que ce que vous y amenez.

Les références à Alice au pays des merveilles sont évidentes et non-dissimulées tout du long, mais, pour moi, il y a surtout eu cette sensation bizarre et prégnante de déjà éprouvé. Sans déterminer dans un premier temps quel était l’élément déclencheur (un mot ou une tournure de phrase peut-être), c’est L’Écume des jours qui s’est imposé dans mon esprit. J’ai soudainement éprouvé cette même impression que j’avais déjà ressentie en lisant l’œuvre de Boris Vian. Le plus curieux là-dedans, c’est que je n’ai pas ouvert cette dernière depuis 17-18 ans et que je ne me souviens strictement de rien. J’ai juste une vague image de nénuphar et de poumons en tête et c’est tout. Pourtant j’en ai gardé un souvenir émotionnel impossible à décrire, proche d’un pincement au cœur assez désagréable allant de pair avec une immense tristesse. Cette sensation est tout ce qui est restée du livre après tant d’années mais elle revient périodiquement comme ça a été le cas avec le livre de Buéno. Ici, avec beaucoup plus de force que d’habitude cependant.

Après avoir franchi l’épilogue, je suis revenue sur ce chapitre, qui est à mon avis l’un des plus beaux du livre autant au niveau du fond que de la forme, et j’ai trouvé LA phrase. Là, en plein milieu. Passée inaperçue la première fois (sauf pour mon inconscient visiblement) mais tellement évidente maintenant.

Attention de pas choper un méchant nénuphar !

C’est sans doute le déclic qu’il m’aura fallu pour enfin ressortir L’Écume des jours de l’étagère et mettre une bonne fois pour toutes des mots sur cette sensation qui me hante de temps en temps depuis trop longtemps. Y a plus qu’à.