12 mars 2014

Le Maître bonsaï d’Antoine Buéno

maitre Présentation de l’éditeur : La légende de la fin des temps raconte qu’après la mort de Sakurako le monde n’était plus que désolation. Pourtant, sur la terre désertée, s’éleva bientôt un arbre à l’endroit même où la jeune fille s’était éteinte, frappée par le sabre de son père. À la fin du monde, ne subsista plus qu’un cerisier blanc, gardé par un serpent.

Empreint de mystère et d’étrangeté, ce roman à la lisière du conte initiatique nous ouvre à la magie des bonsaïs pour révéler un secret : celui de notre part d’ombre.

Un texte envoûtant.

Avis : Deux êtres se rencontrent, se découvrent, changent au contact l’un de l’autre.

Les grandes lignes de cette histoire sont d’une telle banalité qu’il serait presque trop facile de se prononcer sur la fin avant même d’avoir lu le début, et de passer son chemin. Sauf que.

Sauf que ce petit objet d’à peine plus de 150 pages est surprenant. Antoine Buéno n’est décidément jamais là où on l’attend. Après quelques essais grinçants et un roman de SF foisonnant, le voilà qui revient avec un concentré d’émotions sensorielles, à la fois onirique et terrassant. Et tout est une histoire de style.

Lui est un esthète, un ermite, un monomaniaque. Son incapacité à communiquer avec le reste du monde l’enferme dans sa boutique et dans sa tête. Son phrasé est sec comme un bâton mort qui casse, répétitif comme le va-et-vient des vagues sur le sable. Il s’imagine végétal, à l’instar de ses protégés. Il n’a plus la notion du temps, il n’a plus d’avenir, plus de passé, il est dans le présent pour toujours. Son monde ne se conçoit qu’en terme d’équilibre et de contraintes. Pour le reste, il n’est qu’indifférence profonde. Les bonsaïs survivront à leurs maîtres successifs s’ils en prennent soin.

Elle, c’est le charme fou de la jeunesse, la verve, un raz de marée violent, la fraîche brindille qui a décidé de pousser d’un coup sur le flanc d’un tronc qu’on croyait mort. Indisciplinée, elle parle vite et mal, de tout et n’importe quoi, tout le temps. Elle représente la rupture dans le présent immobile et pense beaucoup à l’avenir de la planète. A ses yeux, le monde n’est que déséquilibre et laisser-aller des hommes. Elle flirte avec l’écologie profonde. La Terre ne survivra sans doute pas à ses habitants.

L’auteur joue beaucoup sur l’opposition et le contraste entre les deux personnages, par petites touches gracieuses ou par à-coups violents, et arrive ce qui peut arriver de mieux dans un livre : les personnages prennent soudainement vie et leur histoire simple devient viscéralement poignante. Il n’est plus tant question d’un équilibre qui cherche à se rétablir, mais plus d’un effet de bascule qui s’effectuera dans un instant magique et vertigineux. Deux êtres se rencontrent, se découvrent, changent au contact l’un de l’autre…

En entremêlant trame principale, souvenirs traumatiques et contes japonais, l’ensemble pourrait donner l’impression de partir dans trop de directions différentes, mais le tout devient cohérent dans les dernières pages. Le résultat est une très belle histoire d’une longueur idéale, au style et au rythme d’une rare efficacité ; une œuvre sensible et une expérience sensorielle, aussi forte et fugace que ce que pourrait faire éprouver le plus beau des haïkus.

À défaut, il restera toujours ce court extrait :

« L’art du maître bonsaï, ce n’est pas la vie, c’est le Beau. La vie est moins importante que le Beau. Et pour que le bonsaï soit beau, il faut parfois que la vie reflue. »

Avis également publié sur Onirik.net