29 mars 2017

Avis : Sang Tabou de Camille Emmanuelle

Quatrième de couverture : Pourquoi chuchote-t-on quand on demande un tampon à une collègue et, sur le trajet des toilettes, fait-on en sorte de bien cacher l’objet, comme si on transportait un sachet de coke ? Pourquoi, alors qu’on en a parfois très envie, on s’interdit de faire du sexe pendant nos règles ? Pourquoi en 2017 dans les pubs pour serviettes, le liquide est-il toujours bleu ? Pourquoi est ce qu’on entend encore au bureau :  » oh la la, Machine elle est énervée, elle a ses règles ou quoi ?  » ? Pourquoi les femmes qui souffrent le martyr pendant leurs règles doivent rester belles et se taire ? Pourquoi les hommes ne connaissent rien sur les règles des femmes, et sont donc ignorants sur ce que vit la moitié de l’humanité une fois par mois pendant 40 ans ?

Note : Avis publié initialement sur Onirik.net

Avis :

La connaissance de notre corps et de notre fonctionnement individuel nous donne la force d’affronter les injonctions sociétales. (p. 131)

Le saviez-vous ? En Inde, les femmes qui ont leurs règles n’ont pas le droit de toucher au pot de cornichons ; à Bali, interdiction d’aller au musée et de rentrer dans la cuisine ; en France, fut un temps où elles faisaient tourner la mayonnaise et virer le vin. Il y a déjà de quoi lever les yeux au ciel et pourtant ce ne sont que quelques exemples de croyances entourant le mystère de ces saignements mensuels, certaines croyances perdurant de nos jours. Cette grande incompréhension vis-à-vis d’un phénomène qui touche néanmoins la moitié de l’humanité n’a de cesse de doublement pénaliser les femmes, les faisant tantôt passer pour des êtres sales, voire impurs, tantôt pour des faiseuses de malheur. Quand elles ne sont pas qualifiées d’hystériques. Comme si être en vrac ne suffisait pas.

Camille Emmanuelle prend le parti de ne pas y aller avec des pincettes et de n’épargner personne. Elle met la pudeur à la porte, tacle les « beurk » et parle de biologie, d’hormones, de honte, de douleurs, d’endométriose, de féminité, du SPM, de la peur de la tache, de serviettes et autres coupes, de la première et de la dernière fois, d’art, de religion, et de sexe aussi. L’auteur couvre le sujet de manière aussi exhaustive que possible en partant de son prisme personnel et en l’élargissant au gré de ses rencontres et de ses recherches.

La cible principale – la plus importante, ce sont les femmes elles-mêmes, afin de les réconcilier avec leur propre corps et avec ce phénomène ô combien naturel qui n’est pourtant pas exempt de pressions et de jugements. Camille Emmanuelle encourage ensuite à en discuter plus librement avec l’entourage qui pourrait se poser des questions ou montrer des signes de méconnaissance, hommes et femmes confondus. Enfin, à plus large échelle, il semble important de construire un regard plus critique sur la façon dont les règles sont perçues dans la société, qu’il s’agisse des séries et les films, du sport ou de la publicité, qui est d’ailleurs la première à renchérir sur la peur de la tache et sur les soi-disant odeurs pour des raisons purement marketing. De toute évidence, il reste du boulot.

Difficile aussi de ne pas avoir entendu parler de la taxe tampon qui a agité les parlementaires en 2015. La prochaine étape pourrait bien être de faire admettre à tous que les règles peuvent être incapacitantes et que ce n’est pas pour autant un signe de faiblesse pouvant être utilisé contre les femmes, notamment dans le monde du travail. Un jour, donc, le congé menstruel sera peut-être au menu des politiques, une mesure qui est déjà mise en œuvre dans certains pays asiatiques et fait un début timide depuis 2016 en Angleterre.

Sur la forme, construire un essai en se raccrochant sans cesse au canevas de son propre vécu ne sert pas toujours efficacement le sujet. Sous prétexte de jouer la carte de l’identification et de la copine décomplexante, le propos se retrouve parfois noyé sous une masse d’informations trop personnelles et peu utiles, voire entaché de quelques inexactitudes. Sur le fond, ce qu’il serait souhaitable de retenir, c’est cet appel du cœur à l’empathie, la compréhension et la bienveillance les uns envers les autres. Et si une bonne connaissance des règles était une des clés de l’égalité entre les femmes et les hommes ?

4 février 2017

Avis : Lettre à celle qui lit mes romances érotiques et qui devrait arrêter tout de suite de Camille Emmanuelle

Présentation de l’éditeur : « L’homme est blanc, dominant, riche, musclé, performant sexuellement et pénétrant. La femme est blanche aussi, pauvre, pénétrée, elle attend qu’un homme la comble sexuellement (et si possible la comble aussi de cadeaux). »
Les romances érotiques se suivent et se ressemblent : la femme et l’homme répondent à des stéréotypes étriqués, leurs interactions sont autant simplistes que convenues et le désir féminin doit se cantonner à quelques clichés hyper réducteurs.
Quant aux maisons d’édition friandes de ce genre littéraire, qui séduit de plus en plus de lectrices, elles empruntent à la production industrielle ses méthodes et ses cadences. Saviez-vous que chaque personnage doit avoir une blessure secrète ? Qu’il y a des tapis en poils de bête sur lesquels il ne fait pas bon faire l’amour ? Que six jours peuvent suffire à écrire une romance ? Ou encore que chaque personnage a une « fiche » consignée sur un tableau Excel ?…

Camille Emmanuelle, qui a écrit sous pseudo une douzaine de romances érotiques, nous ouvre les portes de ce genre littéraire qui, à force de favoriser une sexualité normalisée, devient un obstacle à une réelle libération sexuelle de la femme. Avec la verve qui la caractérise, elle dénonce l’éternelle comédie qu’on veut, encore, faire jouer à l’homme et à la femme.

Avis : Vous les entendez les mâchoires qui se crispent et les ongles qui grincent sur le tableau noir à la lecture du titre de ce livre ? « Quoi ? Encore quelqu’un qui vient cracher sur la romance ? Mais laissez-nous lire en paix, bordel à queue ! »
Eh bien justement, le but de Camille Emmanuelle ici n’est pas d’empêcher les gens de lire ce qu’ils veulent quand ils veulent pour les raisons qu’ils veulent. Il ne manquerait plus que ça ! Non, la critique est plus profonde. En une citation, tout est (presque) dit :

Alors que j’écris ce livre, un jour, une journaliste m’appelle pour me poser des questions sur « le boom de la littérature érotique ». « C’est quand même une bonne nouvelle, toutes ces femmes qui écrivent des romances érotiques, et toutes ces lectrices qui en lisent, non ? » me demande-t-elle. « Oui et non », lui réponds-je. Oui, c’est une bonne nouvelle que la littérature érotique sorte de la catégorie « sous-genre » et se développe. […] Oui, c’est super que des femmes lisent des textes de cul sans en avoir honte. […] Mais non, ce n’est pas une bonne nouvelle si cela a pour conséquence la fabrication massive de romances dites modernes mais en réalité extrêmement rétrogrades, qui se disent « légères » mais qui sont tout simplement écrites avec des moufles, et enfin qui sont censées exciter mais qui enferment les fantasmes féminins dans des produits packagés à 3,99 euros. Des femmes auteures sont publiées en masse ? Clap clap clap. Mais si c’est pour vous enfermer, toi, Manon, et toutes les lectrices dans un sentimentalisme puritain et conservateur, où est l’émancipation, où est le progrès ? p. 125-126

Allez, on souffle, on décrispe les doigts, on se détend.

Celles et ceux qui ont lu Sexpowerment, le sexe libère la femme (et l’homme) savent déjà que l’auteur est en lutte contre les injonctions et surtout milite pour une réappropriation de la sexualité par les femmes dans un but d’épanouissement personnel, peu importe les qu’en-dira-t-on. Ce qui ne manquera pas de redéfinir, à terme, la relation homme/femme dans la société tout entière, et ça ne pourra pas lui faire de mal vu les tensions actuelles. Normal donc de partir en lutte contre une branche de la littérature qui continue à véhiculer une certaine idée du couple, de la vie à deux, de la sexualité, de la maternité et du long fleuve tranquille. Et ce n’est pas juste certaines romances qui sont visées, c’est aussi toute une partie de la presse féminine et ses marronniers. Les questions que soulève l’auteur sont les suivantes : comment vit-on ou construit-on un couple quand on a été abreuvé parfois jusqu’à l’overdose d’injonctions au bonheur, à la performance et à la perfection, à la jouissance, à être la meilleure épouse, la meilleure maman et la meilleure putain (mais pas trop), à montrer des signes extérieurs d’épanouissement même si c’est faux (Si à 40 ans, tu n’as pas un diamant, tu as raté ta vie ma pauvre fille) ? Ne serait-il pas utile, parfois, de repenser tout ce que l’on croit devoir être pour plaire aux autres ? De repenser cette conformité à une norme qui empêcherait d’être vraiment soi, d’être tout simplement bien dans ses baskets, ou ses escarpins, et pourquoi pas opter pour cette même norme parce qu’elle nous convient bien finalement ? Comme dit Camille Emmanuelle, elles sont où les héroïnes qui se masturbent, qui jouent avec des sex-toys seules ou en couple, qui ne veulent pas se marier, qui sont gender fluid, qui ne veulent pas d’enfants, qui ne veulent pas vivre avec l’autre et qui n’attendent pas le seul, l’unique, avec qui passer les 60 ans de vie qu’il leur reste ? Juste pour montrer que les variations autour de l’amour et de l’engagement existent et qu’il faut se donner le choix.

En voyant mon personnage secondaire devenir hétéro en une journée, je me pose la question suivante : est-il possible d’écrire des romances qui ne soient pas dans la reproduction d’un schéma hétéro-normé, mais qui interrogent la société, ses normes et intègre sa joyeuse diversité ? (p. 105)

Oui, heureusement qu’il y a une joyeuse diversité dans la réalité.

Camille Emmanuelle a donc travaillé pour un éditeur de romances en particulier (même si elle ne le cite pas, il n’est pas difficile à identifier à la lecture), elle ne vise pas tous les éditeurs, elle dit même du bien du concurrent le plus célèbre. Elle ne cache pas qu’elle a dû se mettre à écrire pour payer son loyer et que c’était du travail de commande répondant à des critères précis pour optimiser la rentabilité des produits. Elle a dû plier. Mais elle a aussi fait le choix de décrypter par la suite tout son travail d’auteur et le traitement éditorial de sa production, et le constat est affligeant. Pire, les avis sur ces séries destinées à être hautement addictives, écrites sous un pseudo américain pour faire genre, deviennent risibles à partir du moment où on connaît l’envers du décor. C’est comme découvrir le truc derrière un tour de magie et rire un peu jaune. On s’est bien fait avoir quand même. Là, c’est le niveau zéro de la création artistique, tout est stéréotypé, calibré, ciblé, analysé, corrigé, lissé, hétéro-normé. Et on caresse le lecteur dans le sens du poil sur les réseaux sociaux pour lui dire et redire que son plaisir est la seule raison de vivre de l’éditeur. La preuve que la mécanique est bien huilée, c’est qu’à la fin, tout le monde est content : l’éditeur qui produit à pas cher et se remplit les poches et le lecteur qui lit ça au soleil en quelques heures et prend son pied. Est-ce que ce dernier rirait jaune après coup s’il lisait ce livre de Camille Emmanuelle ? Parce qu’il se fait bien avoir quand même. Mais vraiment profond.

Ce petit pamphlet aussi hilarant (si si, même les voisins m’ont entendu rire à gorge déployée) que désolant est surtout une mise en accusation des pratiques d’un éditeur précis qui croit mieux savoir. Savoir quoi ? Ce qui rapporte. Peu importe que le lecteur passe pour une vache à lait. C’est toujours la même histoire, toujours la même trame, pas de pas de côté, il faut rester dans les clous pour que la lectrice reste dans sa zone de confort et continue à consommer sans se poser de question. C’est aussi le fonctionnement de la télé par moments finalement. Quelqu’un quelque part croit savoir ce que le téléspectateur veut voir et l’abreuve uniquement de ça. Quelle n’est pas la surprise des chaînes qui font un pas de côté de temps en temps et se rendent compte que, finalement, le spectateur a peut-être un goût pour des programmes un peu plus exigeants et déroutants et que, ça aussi, ça fait du bien à tout le monde. Pourquoi en serait-il alors autrement dans le monde de la romance ?