12 mars 2014

Le Maître bonsaï d’Antoine Buéno

maitre Présentation de l’éditeur : La légende de la fin des temps raconte qu’après la mort de Sakurako le monde n’était plus que désolation. Pourtant, sur la terre désertée, s’éleva bientôt un arbre à l’endroit même où la jeune fille s’était éteinte, frappée par le sabre de son père. À la fin du monde, ne subsista plus qu’un cerisier blanc, gardé par un serpent.

Empreint de mystère et d’étrangeté, ce roman à la lisière du conte initiatique nous ouvre à la magie des bonsaïs pour révéler un secret : celui de notre part d’ombre.

Un texte envoûtant.

Avis : Deux êtres se rencontrent, se découvrent, changent au contact l’un de l’autre.

Les grandes lignes de cette histoire sont d’une telle banalité qu’il serait presque trop facile de se prononcer sur la fin avant même d’avoir lu le début, et de passer son chemin. Sauf que.

Sauf que ce petit objet d’à peine plus de 150 pages est surprenant. Antoine Buéno n’est décidément jamais là où on l’attend. Après quelques essais grinçants et un roman de SF foisonnant, le voilà qui revient avec un concentré d’émotions sensorielles, à la fois onirique et terrassant. Et tout est une histoire de style.

Lui est un esthète, un ermite, un monomaniaque. Son incapacité à communiquer avec le reste du monde l’enferme dans sa boutique et dans sa tête. Son phrasé est sec comme un bâton mort qui casse, répétitif comme le va-et-vient des vagues sur le sable. Il s’imagine végétal, à l’instar de ses protégés. Il n’a plus la notion du temps, il n’a plus d’avenir, plus de passé, il est dans le présent pour toujours. Son monde ne se conçoit qu’en terme d’équilibre et de contraintes. Pour le reste, il n’est qu’indifférence profonde. Les bonsaïs survivront à leurs maîtres successifs s’ils en prennent soin.

Elle, c’est le charme fou de la jeunesse, la verve, un raz de marée violent, la fraîche brindille qui a décidé de pousser d’un coup sur le flanc d’un tronc qu’on croyait mort. Indisciplinée, elle parle vite et mal, de tout et n’importe quoi, tout le temps. Elle représente la rupture dans le présent immobile et pense beaucoup à l’avenir de la planète. A ses yeux, le monde n’est que déséquilibre et laisser-aller des hommes. Elle flirte avec l’écologie profonde. La Terre ne survivra sans doute pas à ses habitants.

L’auteur joue beaucoup sur l’opposition et le contraste entre les deux personnages, par petites touches gracieuses ou par à-coups violents, et arrive ce qui peut arriver de mieux dans un livre : les personnages prennent soudainement vie et leur histoire simple devient viscéralement poignante. Il n’est plus tant question d’un équilibre qui cherche à se rétablir, mais plus d’un effet de bascule qui s’effectuera dans un instant magique et vertigineux. Deux êtres se rencontrent, se découvrent, changent au contact l’un de l’autre…

En entremêlant trame principale, souvenirs traumatiques et contes japonais, l’ensemble pourrait donner l’impression de partir dans trop de directions différentes, mais le tout devient cohérent dans les dernières pages. Le résultat est une très belle histoire d’une longueur idéale, au style et au rythme d’une rare efficacité ; une œuvre sensible et une expérience sensorielle, aussi forte et fugace que ce que pourrait faire éprouver le plus beau des haïkus.

À défaut, il restera toujours ce court extrait :

« L’art du maître bonsaï, ce n’est pas la vie, c’est le Beau. La vie est moins importante que le Beau. Et pour que le bonsaï soit beau, il faut parfois que la vie reflue. »

Avis également publié sur Onirik.net

19 novembre 2013

Leçons de môvaise éducation d’Antoine Buéno

lecon4ème de couverture : Si tu rigoles pas trop dans la vie, ça va pas te plaire. Et, surtout, si t’aimes bien les petits nenfants, casse-toi ! Mais si t’es un peu une ordure, que tu kiffes bien South Park (ou Desproges, si t’es une personne âgée), t’achètes ce livre tout de suite ! Sinon tu le regretteras toute ta vie et tu seras très malheureux(se) ! C’est quoi ce livre ? Bah, des leçons de mauvaise éducation, pour que tu apprennes aux petits nenfants de 8 à 13 ans à réaliser leur potentiel de crapulerie naturel : désobéir, mentir, taper, espionner, voler, fuguer, picoler, baiser, tuer… Vivre quoi ! Parce qu’avant 8 ans, ils sont trop cons. Et à partir de 13 ans, le code pénal leur tombe dessus. Mais entre les deux, c’est l’éclate totale ! Sauf que les pauvres petits nenfants, ils le savent pas. Et donc, ils peuvent pas bien en profiter. Heureusement, voici le mode d’emploi ! Mais comme ce livre, il est hyper trash, il est interdit aux moins de 13 ans. C’est con la vie ! Bueno le clown

PS : Au cas où que t’es trop neuneu pour lire un livre sans images, y’a des dessins rigolos et même des jeux.


Prérequis (attention, il est quasi-essentiel) : avoir vu quelques épisodes de South Park, de préférence en français, pour bien avoir la voix d’Eric Cartman et son phrasé en tête, sinon ça marche beaucoup beaucoup moins bien. Au cas où, je vous mets deux extraits :


(J’en glousse encore.)

Maintenant que vous le tenez, ne le lâchez surtout plus jusqu’à la fin du livre. Je dis bien : du livre, pas de cet avis. Moi, c’est Daria, pas Eric.

Ce qui suit n’est plus ou moins pas un avis
S’il y a une chose que les enfants savent très bien faire, ce sont des conneries. C’est en en faisant qu’ils découvrent les limites de leur entourage, de la société et d’eux-mêmes au passage. Pour autant que la troisième loi de Newton se mette en marche de façon adéquate. En tout cas, il ne faut jamais sous-estimer un petit merdeux (que l’on appellera Murphy pour l’occasion) ; il sera toujours capable d’étonner par son imagination et sa capacité à emmerder un maximum. Ça n’est pas pour rien que c’est à cet âge qu’on a des super pouvoirs ; le premier étant sans doute celui d’être super chiant. Bref, apprendre à un enfant à faire des conneries, ça revient peu ou prou à apprendre à un singe à faire la grimace. De là, on peut donc douter de l’utilité d’un tel manuel. Pourtant, il reste encore quelques raisons de le lire.

L’altruisme de l’auteur déjà, parce que c’est beau tout simplement. L’effort d’optimisation de la capacité de nuisance de Murphy est indéniable et comme chacun sait optimisation et optimisme sont de la même famille, c’est donc forcément une bonne chose. En plus, ça sauvera des chatons. Ainsi, plutôt que de passer sa vie d’adulte à gnognoter sur son complexe d’Œdipe non résolu, autant tuer le père et ensemencer la mère le plus tôt possible. Tous les ingrédients pour réussir dans cette entreprise sont dans le livre. Sans parler des perspectives d’avenir que le manuel ne mentionne même pas mais qu’il est facile d’imaginer : l’esprit « Mais non, c’était pour rire » (Leçon 7) peut mener loin dans la vie. Vous pourrez ainsi espérer devenir journaliste chez Minute ou, encore mieux, Dieudonné plus tard. Pour le poste Desproges, c’est grillé d’avance par contre ; la classe, ça ne s’apprend pas.

Une petite déception cependant. S’il y avait un ouvrage incontournable à suggérer à Murphy pour parfaire son éducation, c’était bien l’Anarchist Cookbook. Autant apprendre à lire en s’amusant, n’est-ce pas ?

Et il n’y en a pas que pour les mioches là-dedans. Parce qu’il y a pire que l’enfance de leur progéniture pour les parents. Il y a…la crise d’adolescence. Et là, clairement, ce livre a été pensé pour les y préparer à l’avance (enfin, s’ils sont encore en vie bien sûr). S’ils sont un tant soit peu lucides, ils flipperont tellement en le lisant, qu’ils investiront dans un bon congélateur ou un parpaing et une corde. C’est connu, il vaut mieux prévenir que guérir. S’ils manquaient cependant de courage pour lancer la première frappe, il ne resterait plus qu’à leur en souhaiter beaucoup pour la suite…

Et plus sérieusement ? Il faut admettre que ce livre a un petit goût inavouable de madeleine. Que celui qui n’a jamais fait une connerie entre 8 et 13 ans me jette la première pierre ! Sans aller jusqu’à se frotter à l’article 122-8 sans en craindre les conséquences (on va dire qu’il y a pire que les sanctions éducatives), il y a des souvenirs qui resurgissent d’entre lignes. Parce qu’un jour, on a tous eu des super pouvoirs, on a tous fait des caprices pour avoir un jouet en plastique pourri made in China, on a tous accusé la grande sœur et en plus ça a marché, elle s’est pris la baffe (enfin, pas moi, je suis enfant unique), on a tous menti pour se couvrir (mais malheureusement, les parents avaient aussi un super pouvoir : ils savaient tout de suite quand on mentait…), et on a tous réussi notre coup au moins une fois et les parents n’en savent toujours rien aujourd’hui. Inutile de préciser qu’il y a de quoi en retirer une certaine fierté, mais juste au cas où il n’y aurait pas prescription, mieux vaut garder le silence quelques années supplémentaires tout de même.

Rappelons pour conclure qu’il y a deux actes qui ne sont pas encore punis par la loi et qui ont prouvé leur efficacité à travers les âges sans faire des traumatisés à la pelle : une gifle et/ou une fessée bien senties. Qui aime bien châtie bien, donc, toujours dans l’esprit de la troisième loi de Newton, plus la connerie sera grande, plus la baffe sera mémorable. Si si, ça a été testé et approuvé par la partie adverse. Malheureusement, la pratique semble se perdre de nos jours, alors, comme dit plus haut, il ne reste plus qu’à souhaiter bon courage pour la suite à ceux qui ne savent pas s’imposer… Murphy fera sa loi.

PS : Chez certains, ce sont les salsifis, chez d’autres le céleri, j’attends toujours qu’on m’explique les épinards à la crème (oui, je manque d’originalité, désolée).
PPS : Comme il n’y a pas de raison que seuls les enfants aient droit à un guide de mauvaise conduite, je signale l’existence de cet ouvrage : How to Traumatize Your Children: 7 Proven Methods to Help You Screw Up Your Kids Deliberately and with Skill, qui permettra aux parents de se surpasser.
PPPS : Vous avez remarqué comme je n’ai pas dit que j’avais beaucoup ri en lisant ce livre ? Il y a sans doute une raison à cela…

southpark

Et ça, c’est juste pour le plaisir de la private joke.

13 novembre 2012

Le Triptyque de l’asphyxie d’Antoine Buéno

Présentation de l’éditeur
Un taré réunit, au fond d’une cave, un public de femmes pour leur délivrer un message messianique à l’occasion d’un one-man-show très spécial…Une jeune chercheuse veut prouver dans sa thèse que la BD des Schtroumpfs présente une société totalitaire achevée empreinte de stalinisme et de nazisme… Une émission providentielle permet aux candidats au suicide de venir s’exécuter devant des millions de téléspectateurs… Et le triptyque de l’asphyxie est constitué. Une asphyxie résultant de notre incapacité à regarder la mort en face. Une asphyxie qui nous conduit inéluctablement à l’avènement d’une nouvelle utopie. Puisque nous voici voués à l’immortalité, ne sommes-nous pas déjà des petits hommes bleus ?

Avis
« […]la BD des Schtroumpfs présente une société totalitaire achevée empreinte de stalinisme et de nazisme ». Tiens, ça me rappelle quelque chose. Ah oui ! Autant commencer par cette partie-là, ça sera fait. Avec le Triptyque de l’asphyxie, Antoine Buéno avait donc commencé à tâter du petit homme bleu haut comme trois pommes ; il lui aura suffi de reprendre ce travail déjà bien défriché pour le peaufiner, l’affiner et le compléter afin de l’isoler pour produire le fameux Petit livre bleu. Et il a eu bien raison de le faire. Bien sûr, ça veut aussi dire que si vous faites comme moi et lisez les livres à rebours, toute cette partie-là n’a presque plus aucun intérêt. Hormis celui de déborder sur les deux autres à la fin et de finaliser le lien entre les trois.

Je me suis beaucoup plus amusée avec la critique de la téléréalité, et de l’abrutissement des masses qui l’accompagne. Peut-être parce que ce regard sur le sujet rejoint le mien. Un peu à la manière d’Amélie Nothomb dans Acide Sulfurique (mais en un poil plus soft), ici, le nouveau concept qui déchaîne les foules propose d’assister à la mort en direct et de parier sur le « dernier mot » du candidat. Oui…Non… Entre les deux, son cœur balance. On sent bien planer sur l’émission l’ombre de Y’a que la vérité qui compte et même celle de Chloé, héroïne anorexique d’un reportage aussi dérangeant que voyeur d’M6. Buéno décortique les codes de la téléréalité pour mieux jouer avec et filer une violente nausée au lecteur. Et, finalement, il ne s’agit de rien de plus qu’une reformulation « à ma façon » de la recette des Unes de canards people où l’on peut suivre semaine après semaine la descente aux enfers des Loana et autres Delarue (ah tiens Jean-Luc, justement), avec tentatives de rédemption cycliques bien sûr. Il faut ce qu’il faut pour faire pleurer dans les chaumières. Ce que Nothomb résumait d’ailleurs en disant : « Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus ; il leur en fallut le spectacle. » Dans les dernières lignes du livre, elle n’a pas fière allure, cette masse prête à avaler n’importe quelle merde à condition qu’elle soit bien emballée. Le constat est toujours d’actualité et aussi amer. Et le vitriol continue à faire du bien.

Quant à ce qu’il se déroule dans la cave du 17 de l’impasse Karl Marx, Paris 20, c’est assez…indescriptible, surtout lorsque ce one-man-show plus que fou atteint son apogée. Comme pour Las Vegas, on voudrait pouvoir dire : « Ce qui se passe dans la cave, reste dans la cave ». J’avoue avoir été un peu déroutée par ce pétage de plombs en règle d’un schizophrène qui se prend pour un messie et considère qu’il ne peut délivrer son message qu’à une foule incapable de l’apprécier. Autant prêcher dans le désert, en effet. Cela dit, pour des berniques, les pintades gloussantes spectatrices font quand même beaucoup de bruit. Assez étrangement, j’ai aimé la façon dont l’ambiance évolue dans ce lieu clos. Sur la fin, l’air est tellement alourdi par l’odeur du sang et de sécrétions diverses et variées, et l’oxygène cruellement manquant, que c’est effectivement l’asphyxie. Effet garanti.

Pour la raison invoquée plus haut, je suis obligée de mettre de côté toute la partie sur les Schtroumpfs. Pour ce qui est du reste, ce Triptyque a su raviver quelques constats sur la société qui ont tendance à me désespérer quand j’y prête attention, et que j’ai depuis longtemps appris à tout simplement ignorer. Pour conclure rapidement, ce livre se lit vraiment vite et c’est toujours intéressant de voir comment l’écriture et la mise en forme des idées d’un jeune auteur évoluent au fil des années. Mais s’il prêche une convertie.


Les petites phrases qui font sourire quand on a lu Le Soupir de l’immortel et Le Petit livre bleu avant.

Quelle organisation sociale pourra résister à un choc d’une telle violence ? Une simple rallonge de vingt ans, si elle est soudaine, fera courir un très grand danger à l’humanité toute entière. Vingt ans de plus pourraient nous plonger dans le chaos. Pour l’éviter, il faudra tout changer. Il sera nécessaire de réorganiser la société de fond en comble. Toutes nos conceptions deviendront caduques, notre perception du monde obsolète. A quoi pourra bien ressemble la société des hommes vivant deux siècles ? A quoi pourra bien ressembler la civilisation des « immortels » ? A quoi ressembleront ces êtres eux-mêmes ? (Page 174)

« Écoutez, ma petite amie, je ne sais pas exactement ce que vous cherchez, mais si vous voulez attirer l’attention sur votre personne, permettez-moi de préjuger vos chances de succès. Non mais franchement, qui croyez-vous étonner ? Tout est déjà vu et revu. Il faut vous y faire ma chère, le monde est vieux, l’originalité, c’est du passé. » (Page 28)


PS : Cher auteur, sache que ce court chapitre allant de la page 71 à la page 76 a fait méchamment mouche et une grosse larme salée qui a raté sa course marque dorénavant le bas de la page 73. J’hésite encore à te féliciter pour ce brillant passage parce qu’honnêtement, j’en ai bavé pendant un bon quart d’heure.

17 juillet 2012

Le Soupir de l’immortel d’Antoine Buéno – Version Courte

Initialement publié sur Onirik.net le 9 juillet 2012.

Quatrième de couverture : L’an 570 après Ford. Le monde est enfin durable et uniformisé. Plus de crise environnementale, plus de guerre, plus de misère. La planète est devenue un Éden ultralibéral, une jungle luxuriante d’humains bigenrés.
Tout ne va pourtant pas pour le mieux. L’immortalité se paye au prix fort.
Entre une histoire d’amour impossible, une enquête policière déconcertante et un complot politique odieux, Le Soupir de l’immortel est un spectaculaire roman d’anticipation, foisonnant et déjanté.

Antoine Buéno est un touche-à-tout au parcours atypique : chargé d’études au Sénat, enseignant, chroniqueur, écrivain prospectiviste et essayiste à qui il arrive même de se donner en spectacle sur scène. Il a surtout fait parler de lui en 2011 avec son Petit livre bleu : analyse critique et politique de la société des Schtroumpfs. De cet essai, qui a déchaîné les polémiqueurs et les médias, se dégage notamment une chose : l’auteur aime s’amuser à mêler sérieux et humour pour réveiller son lectorat, même si visiblement tout le monde n’est pas toujours sur sa longueur d’onde. Sorti plus discrètement en 2009, Le Soupir de l’immortel est un livre d’anticipation ambitieux qui aborde des thèmes bien plus graves, mais toujours avec cette arrière-pensée de titiller les méninges en usant bien volontiers d’un brin d’humour parfois très caustique.

En situant son action plus de 450 années dans notre futur (570 après Ford correspond à 2478 pour nous), l’auteur se donne suffisamment de latitude pour apporter un certain nombre de changements majeurs à notre société tout en faisant le choix de conserver en contrepartie un cadre très familier puisqu’il s’agit d’un Paris que les habitués reconnaîtront sans peine. Les humains sont maintenant bisexués et immortels, protégés de la plupart des aléas de la vie par la Sécurité Sociale qui n’a jamais mieux porté son nom. À plus grande échelle, la surpopulation est totalement canalisée grâce à un numerus clausus qui équilibre morts accidentelles, suicides illégaux et départs pour l’espace d’une part, et les naissances en couveuses de l’autre. Plus de guerre, plus de crise énergétique, plus de crise alimentaire, plus de dérèglement climatique, plus de maladies. L’homme peut enfin se concentrer sur son épanouissement personnel et son « élévation spirituelle ». Les apparences d’un monde meilleur sont bien entendu trompeuses, sinon il n’y aurait rien à raconter. Tous ces progrès ont fait émerger de nouveaux problèmes et surtout de nouvelles dérives parfois terrifiantes ; ajouté au fait qu’il y a malgré tout des choses qui ne changent pas avec le passage des siècles, et voilà comment faire en sorte que le lecteur ne regarde pas simplement cette vision du futur avec curiosité, mais se demande quelles décisions d’aujourd’hui pourraient y mener.

Porté par une enquête policière, une intrigue politique et une histoire d’amour, le livre prend rapidement la forme d’un gigantesque patchwork fourmillant de détails qui aborde chapitre après chapitre toutes les facettes de ce monde si nouveau et pourtant si familier. Mais Le Soupir de l’immortel n’est pas qu’une réflexion sur le futur, c’est aussi un objet à l’écriture extrêmement travaillée qui rend hommage à quelques piliers du genre, Huxley en tête, en leur empruntant des éléments de leurs propres univers pour se construire. À l’évidence, Antoine Buéno n’est pas seulement un amateur de Science-fiction, mais également un amoureux des mots. Il joue avec, il les manipule habilement pour leur faire décrire une réalité qui arrive alors à être en complet décalage avec elle-même. Il en ressort une œuvre enrichissante intellectuellement et émotionnellement qui ne fait pas qu’interroger le lecteur sur le monde qui l’entoure et sur celui qui l’attend, mais l’emporte aussi parfois dans des envolées poétiques troublantes et des moments d’intense jubilation incontrôlable.

S’il fallait lui faire une critique, juste histoire de, ce serait pour souligner un petit problème de rythme, notamment sur la fin, peut-être en partie dû à certains personnages principaux dont les histoires ont tendance à être occultées par la forme et la profondeur des idées développées. Certains reprocheront sans doute à l’auteur un abus de références, mais l’ensemble finit par être tellement cohérent que le plaisir de la lecture n’est en rien entaché. Bien au contraire.

Yal Ayerdhal, lors de la conférence sur la SF qui s’est tenue à Épinal cette année, a dit ceci :

« La science-fiction est la seule littérature qui a succédé au rôle que les philosophes se donnaient jusqu’à la fin des années 20. Les auteurs de science-fiction ont réellement pris en charge le devoir de réfléchir l’humanité dans ce qu’elle était et dans la projection de ce qu’elle pourrait être. »

C’est précisément ce qu’Antoine Buéno fait avec son livre. D’une densité indiscutable, Le Soupir de l’immortel est une réflexion poussée sur l’avenir de l’humanité qui ne laisse rien au hasard et offre une multitude de pistes de lecture en abordant des thèmes très variés : politique, économie, amour, sexe, thriller, philosophie, sociologie, technologie, religion, etc. En tant qu’écrivain prospectiviste, il ne se contente pas d’imaginer un futur, il le construit à partir de notre présent en tenant compte des problèmes qui se poseront dans les années à venir et qui sont bien loin d’être totalement hypothétiques. Et la cerise sur ce gâteau en apparence très sérieux et au style recherché, c’est cet humour tout à fait irrésistible et souvent déroutant qui accentue l’impression d’avoir entre les mains un objet littéraire non identifié qui mérite grandement le détour et dont la véritable richesse ne se révélera probablement pas au terme de la première lecture. En espérant que l’auteur ne s’arrêtera pas en si bonne route.

9 juillet 2012

Le Soupir de l’immortel d’Antoine Buéno – Version Longue

Le Soupir de l’immortel ayant provoqué beaucoup trop d’étincelles dans ma petite tête, j’ai dû me résoudre à produire non pas un, mais deux textes. Un « court » avis mieux structuré, plus impersonnel et qui rentre moins dans les détails. Et le texte ci-dessous, beaucoup plus long avec plein de « je », que j’avais besoin d’écrire pour soulager un peu ma pression intracrânienne. Avis aux amateurs qui n’auront pas peur de se gâcher le plaisir de découvrir le contenu du livre par eux-mêmes.
Note : il y a des liens sur les étoiles qui renvoient à des notes de « bas de page ». Une flèche permet de remonter ensuite au bon endroit.
Edit du 22/07 : j’ai dû revoir quelques phrases pour dissimuler des maladresses flagrantes.

Quatrième de couverture : L’an 570 après Ford. Le monde est enfin durable et uniformisé. Plus de crise environnementale, plus de guerre, plus de misère. La planète est devenue un Éden ultralibéral, une jungle luxuriante d’humains bigenrés.
Tout ne va pourtant pas pour le mieux. L’immortalité se paye au prix fort.
Entre une histoire d’amour impossible, une enquête policière déconcertante et un complot politique odieux, Le Soupir de l’immortel est un spectaculaire roman d’anticipation, foisonnant et déjanté.

Il n’y a rarement mieux placé qu’un auteur pour faire la promotion de son propre livre. Antoine Buéno, avec qui j’ai eu le plaisir d’échanger à Épinal lors des Imaginales 2012, a eu l’honnêteté de dire que ses œuvres de jeunesse portent bien leur nom et sont à éviter, et que ce qu’il a fait de mieux jusqu’à ce jour, c’est Le Soupir de l’immortel. Quand on est trentenaire et que l’accouchement a pris 10 ans, il est compréhensible qu’on défende son bébé tout en cherchant à le vendre (!!). L’auteur éprouve cependant le besoin de prévenir : le premier chapitre est violent et cru. Et en effet, c’est une entrée en matière saignante et percutante… et surtout très déroutante. J’abordais le livre avec une bonne dose de curiosité, ne serait-ce qu’à cause de la mise en garde susmentionnée, et je me suis rapidement pris une claque. Pas vraiment à cause de ce qu’il s’y déroule, car tant que ça n’implique pas Patrick Bateman, un rat et une femme, je peux supporter beaucoup de choses. C’est surtout parce que je suis de plus en plus sensible au travail d’écriture, et, là, j’ai tout de suite été conquise par le style*. Ensuite, parce que je me suis surprise à rire doucement de choses dont il ne faut pas rire normalement, et, qu’en plus, je n’y pouvais rien. Ce premier chapitre, même s’il est vraiment à mettre à part, a suffi à donner le ton : la forme est ultra travaillée et l’humour politiquement incorrect. J’ai tout de suite su que j’allais aimer le livre, mais je ne m’attendais certainement pas à ce que l’expérience soit aussi profonde (et je pèse mes mots).

Jusqu’à présent, je ne m’étais pas vraiment penchée sur la SF. Comme beaucoup, j’ai lu quelques classiques : Blade Runner, 1984, Le Meilleur des mondes, Dune, Fahrenheit 451… Pas d’Asimov par contre, ce qui ne m’empêche pas de connaître les trois lois de la robotique. J’ai surtout vu un paquet de films. J’avais donc malgré tout quelques clés de compréhension en main qui se sont révélées fort utiles même si elles étaient de loin bien insuffisantes pour apprécier le livre à sa juste valeur. Car Le Soupir de l’immortel regorge et dégorge de références. Un bon nombre servent d’ailleurs à la construction du monde en lui-même, ce qui, dit de cette façon, peut soulever légitimement le problème de l’apport personnel de l’auteur dans tout ça. Ce qui transparaît en réalité, c’est un hommage appuyé à quelques piliers littéraires et cinématographiques du genre. Et c’est à partir de ce socle composite solide qu’il a pris son envol pour développer le reste. C’est parfois délicat de faire la part des choses, mais le résultat est tellement cohérent que, finalement, ça n’entache pas le plaisir de la lecture.

Hormis ces références évidentes et totalement assumées, il y en a une foultitude d’autres qui toucheront plus ou moins le lecteur selon son niveau de culture au sens très très large. Ça va du choix des prénoms et noms des protagonistes (politiques, humoristes, philosophes, penseurs, scientifiques…tout y est représenté) à des allusions à la pop-culture totalement générationnelles qui en laisseront sans doute quelques-uns sur le carreau, en passant par des clins d’œil plus élaborés comme cette belle idée de faire remonter une structure hélicoïdale à un personnage nommé Crick. Buéno se permet même de se faire référence à lui-même. La boucle est bouclée.

C’est tellement vaste qu’il est quasiment impossible de tout saisir du premier coup (pas plus qu’au deuxième ou au cinquième d’ailleurs à mon avis), mais c’est un peu le risque avec une utilisation aussi foisonnante de références comme celle-ci. Je me suis confrontée à mes propres limites sur le sujet de la politique. J’ai compris les discours dans le contexte du livre, et ils sont d’ailleurs d’une limpidité appréciable, mais je sais aussi que je suis bien incapable de prendre un quelconque recul sur le sujet. Si les politiciens sont calqués sur des alter ego bien réels, je ne peux que le soupçonner sans pouvoir aller au-delà. Quelque part c’est assez frustrant de se savoir passer à côté de plein de détails et j’imagine que ça sera le cas pour d’autres sur des sujets différents. Ailleurs, c’est comme une invitation à en savoir plus à la Starship Troopers. Échec d’Alice ?

Yes.

Et le fond du livre dans tout ça ? Antoine Buéno est estampillé écrivain prospectiviste. Pour faire simple, il pense le futur, mais pas le futur tel qui souhaiterait qu’il soit ; plutôt le futur tel qu’il pourrait être si on se base sur l’observation du monde d’hier et d’aujourd’hui. L’étape suivante, et le but de la démarche finalement, est de réfléchir à des solutions aujourd’hui pour influer sur le futur à moyen ou long terme, le plus souvent pour contrer un problème de taille (crise énergétique, surpopulation, modification du climat, etc.).

Le Soupir de l’immortel est certes un livre d’anticipation, mais il prend amplement en compte nos problèmes actuels et présente une vision d’un futur tel que la conjonction de plusieurs événements pas si hypothétiques pourrait le générer. Et ce nouveau monde offre un certain nombre de solutions très élaborées qui poussent forcément à se poser encore plus de questions sur l’avenir de l’humanité.
Dans ce monde où, grâce aux progrès de la médecine, les hommes sont devenus immortels, on en vient naturellement à se questionner sur le problème de la surpopulation, et, là encore, il y a une solution proposée : plus de reproduction naturelle, mais des couveuses qui permettent de contrôler le nombre de nouveaux êtres produits sur Terre. Un moyen de contrebalancer au mieux les quelques morts accidentelles et les suicides (même si ceux-ci sont illégaux). La conquête de l’espace permet aussi de gérer les flux et semble être l’une des perspectives d’avenir.
Plus de soucis d’identité sexuelle non plus avec l’humain bigenré qui a en plus moyen de modifier sa propre balance hormonale pour se donner une prédominance mâle ou femelle et ainsi satisfaire son envie du moment. À cela se rajoute une culture de l’hédonisme sexuel et sans tabous développée à outrance qui par un magnifique tour de passe-passe a pris la place de l’opium du peuple de Marx. Sauf que là où ça devient perversement jouissif, c’est que le vocabulaire, lui, n’a pas changé. Les églises sont pleines, les gens prient, communient et véhiculent la bonne parole en partageant leurs orgasmes à travers les boucles de communion. Une solution miraculeuse qui pourrait presque en faire rêver plus d’un.

L’autre avancée de taille est cet implant dont est équipé tout homme dès sa conception. Ne serait-ce que pour l’acquisition d’un socle commun de connaissances, on ne pouvait rêver plus efficace. Mais comment ne pas y voir aussi la menace d’une magnifique porte d’entrée dans l’esprit sous couvert de doter l’homme de capacités de connectivité, de télépathie et d’empathie exacerbées ? Bien sûr le mot éthique est prononcé ; cependant il est difficile de ne pas imaginer les dérives dangereuses qui pourraient découler d’une telle technologie.

Il ne faut pas attendre bien longtemps pour mettre le doigt sur les premières failles de cette société. Là où mes petites cellules grises se sont modestement** emballées, c’est sur l’impact que ces progrès ont eu sur la notion d’individu. Plusieurs personnages du livre soulèvent d’ailleurs le problème. L’humain en est rendu à être issu d’une sélection génétique et à suivre un conditionnement censé mener à un métier pour lequel il est prédestiné, même si on lui laisse encore l’option de se réorienter par la suite. En voulant canaliser au maximum sa pensée grâce à l’implant, il donne fortement l’impression d’être devenu une créature formatée dès la naissance qui n’a que les libertés qu’on veut bien lui faire croire qu’il a. Mais le plus triste c’est qu’il a perdu celle de mourir ; ce qui est un net recul par rapport à aujourd’hui. Je comprends que l’immortel puisse soupirer même si le soupir du titre est autre chose dans le livre. La patate chaude la plus effrayante lancée par l’auteur dans le livre, c’est l’étape suivante : la numérisation de la personnalité qui permettrait à l’homme de partir à la conquête de l’espace en ne transmettant de lui qu’une image virtuelle qui viendrait s’ancrer à l’arrivée dans un réceptacle adéquat. Est-ce que l’humanité ne disparaîtra pas le jour où quelqu’un décidera « À quoi bon nous réincarner dans des enveloppes corporelles. Restons virtuels, c’est tout ce dont nous avons besoin pour être » ? Ce qui résoudrait encore plus de problèmes d’un coup. Mais qu’est-ce qui différenciera alors l’homme des IA si tout le monde devient une forme de programme ? Et pourquoi est-ce que je repense à Matrix tout à coup ?

« Saviez-vous que la première Matrice avait pour dessein de créer un monde parfait, où personne ne souffrirait. Le bonheur parfait pour chaque être humain ! Ce fut un désastre, une catastrophe pour les récoltes.
Certains pensaient que nous devrions reprogrammer l’algorithme du concept de monde parfait. Mais je crois que votre espèce, les humains, définissez la réalité comme une sorte de purgatoire, une souffrance. Le monde parfait était un rêve auquel vous ne pouviez accéder qu’en mourant. C’est pour cela que la Matrice fut remaniée en ceci, l’apogée de votre civilisation. Je dis bien votre civilisation car depuis que nous pensons à votre place, c’est devenu notre civilisation, ce qui en fin de compte nous importe. » Agent Smith.

Ce monde donne l’impression du « mieux » grâce à des avancées médicales, politiques, scientifiques et cette merveilleuse sécurité sociale qui garantit à tous santé, immortalité, travail. Sauf qu’il y a aussi tout ce qui n’a pas changé avec le temps. La nature humaine est toujours capable du meilleur comme du pire, les politiques recourent aux mêmes armes rhétoriques pour manipuler les masses, la société fonctionne toujours à 2 vitesses et l’indicateur de richesse est devenu l’enfant, un bien rare et précieux. Tout est une histoire d’emballage et d’illusions, mais finalement tout n’est jamais pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Et ça ne le sera probablement jamais.

En ce moment, pour qu’un livre me séduise, il ne suffit plus qu’il ait une bonne histoire à raconter (ou alors, il faut qu’elle soit sacrément prenante pour me faire oublier le reste). Il faut aussi que le travail d’écriture soit au rendez-vous et qu’il me prenne aux tripes ou qu’il caresse mes circonvolutions cérébrales d’une façon ou d’une autre. Avec Le Soupir de l’immortel, j’ai été servie. En fait, les premiers effets se sont faire ressentir dès la page 28. Le passage qui a retenu toute mon attention se trouve en citation à la fin de ce post. La scène est d’une extrême violence, mais la forme la sublime. C’est une technique que l’auteur va utiliser à de nombreuses reprises tout au long du livre, créant parfois des décalages entre la réalité de la scène et le rendu en mots tout à fait savoureux. L’astuce peut tout autant émerveiller ou perturber que faire rire involontairement. Voire tout en même temps et il en résulte un sentiment d’intense jubilation.
Il y a aussi tous ces moments d’écriture brillants qui m’ont soufflée. En vrac : la visite du Lieu du tout, cet instant où le temps suspend son vol et que l’humanité retient son souffle pages 439 et 440, le passage dans le Jet sur lequel je reviens plus loin… Plus une quantité de phrases, d’expressions et d’idées aux tournures très rafraîchissantes et futées : les petites appellations « polies » des domociles qui sont parfois de magnifiques insultes envoyées en pleine figure, l’image des lois votées représentées par des plans d’orchidées qui envahissent littéralement le Sénat***… Tout ça a fait le plus grand bien à la morosité littéraire dans laquelle je m’étais enfermée depuis quelque temps.

En dehors du réel plaisir que j’ai éprouvé à la lecture pour les raisons invoquées ci-dessus, il y a eu aussi cette impression d’avoir été très en phase avec le contenu par moments. Notamment parce qu’à plusieurs reprises, j’ai anticipé la suite des événements ou le fil de pensée de l’auteur ; probablement à cause de ma lecture hachée par les nombreuses questions qui m’ont traversé l’esprit et du temps que j’ai pris pour y réfléchir. C’est une démarche à double tranchant, mais, dans ce cas, c’était une sensation fort agréable.
Il y a aussi eu cette connexion qui s’est établie avec le personnage de John-Stuart grâce à sa sensibilité, à notre amour de la VO, nos références cinématographiques communes (la Japonaise de Babel, Magnolia). J’ai été très réceptive à ses états d’âme et j’ai aimé qu’il soit le rêveur, l’électron libre qui cherche à échapper à son carcan. La scène qui m’aura sans doute le plus touchée est celle dans le Jet où se cristallise réellement son besoin de ne plus voir le monde tel qu’on le lui impose depuis sa naissance. Pendant que la foule rit bêtement devant le dernier sketch miteux du comique du moment, il regarde la Terre vue du ciel, puis l’infini de l’espace et décrit ce qu’il ressent. C’est à la fois poétique et libérateur.

Et le petit plus qui me fait encore sourire : pour je ne sais quelle raison, le mot bukkaké (attention, c’est inapproprié pour le boulot) me trottait dans la tête depuis le chapitre I alors qu’il n’y avait pas vraiment lieu (ou alors c’est encore mon inconscient au travail). Quelle n’a pas été ma surprise de le voir soudain surgir page 95. Un rien m’amuse.

En fait, il n’y a qu’un seul passage où je me suis sentie violemment déconnectée et où il a fallu que je fasse l’effort conscient de replacer les choses dans le contexte du livre : celui des pédophiles de l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet au chapitre III. Un tout petit rien de quelques lignes bien plus délicat à digérer. Surtout que j’ai en permanence un paquet de Dragibus à portée de main et que je le regarde de travers depuis…

La chose que j’ai aussi dû me forcer à faire, c’est aller jeter une oreille sur la playlist fournie par l’auteur à la fin du livre. Quelqu’un s’est d’ailleurs amusé à la reconstituer sur Youtube. Je crois qu’un monde où le Rap serait considéré comme un très bon choix de musique serait vraiment mon pire cauchemar. Fort heureusement, ce livre n’est pas un Vook.

Yal Ayerdhal, lors de la conférence sur la SF qui s’est tenue à Épinal cette année, a dit ceci :

La science-fiction est la seule littérature qui a succédé au rôle que les philosophes se donnaient jusqu’à la fin des années 20. Les auteurs de science-fiction ont réellement pris en charge le devoir de réfléchir l’humanité dans ce qu’elle était et dans la projection de ce qu’elle pourrait être.

Ce qui me paraît de circonstance puisque c’est précisément ce qu’Antoine Buéno fait avec son livre. D’une densité indiscutable, Le Soupir de l’immortel est une réflexion poussée sur l’avenir de l’humanité qui ne laisse rien au hasard et offre une multitude de pistes de lecture. Il s’agit d’un patchwork impressionnant qui touche à tout : politique, économie, amour, sexe, thriller, philosophie, sociologie, technologie, religion, etc. Le tout égayé par cet humour pas piqué des hannetons tout à fait irrésistible qui accentue l’impression de tenir dans ses mains un OLNI qui mérite grandement le détour. C’est aussi une invitation à aller plus loin, à se poser des questions sur le monde qui nous entoure et à explorer d’autres univers. En ce qui me concerne, ça commencera par la lecture de quelques Asimov parce qu’il serait temps. Et comme dirait Maïa Mazaurette : « le pire est avenir ».


* Je trouve absolument génial de dire que j’aime le style de quelqu’un qui a créé un Prix du Style (Ah les petits plaisirs de la vie !)

** Modestement, parce que, au final, je ne fais que paraphraser des idées déjà présentes dans le livre. S’il n’avait pas eu recours à la ficelle du pathos qui m’a hérissé le poil d’un coup, je pense que j’étais à point pour voter Schrödinger et adopter son chat au passage.

*** Une image qui n’est pas sans évoquer les murs du film The People vs Larry Flint. Je ne parle ici que de la représentation visuelle et pas d’une quelconque similitude au niveau du message transmis. Les orchidées sont bien plus belles que les murs.


Citations :

P28 : Le passage que j’ai relu deux fois d’affilée en concluant les deux fois par  « Wouaw ! »

Et Aldous ouvrit le bal. Il leva bien haut sa batte, comme un chef d’orchestre sa baguette. Un grand silence suivit l’échauffement cacophonique des instruments. Chacun retint son souffle. Et musique, maestro ! Aldous abattit son arme, au hasard. A son signal, toutes les cordes vocales se mirent à vibrer et toutes les belles à tourner, tourner, et encore tourner. Réglé comme du papier à musique. Soulevés par un vent de terreur, les tissus se mêlèrent, se rapprochèrent, se croisèrent par vagues successives. Ce fut un ballet magnifique de voiles, un spectacle de derviches revisité par Pina Bausch. Aldous donna la cadence de la chorégraphie. Jason rythma la symphonie des hurlements, staccato, andante, mezzo forte, forte, fortissimo… Du Beethoven. Au blanc et noir de cette volière d’hirondelles secouée se mêla bientôt le rouge, d’abord par traces impressionnistes, puis par nappes fauves.

P51 : La phrase qui m’a fait exploser de rire (quand je dis que ça n’est politiquement pas correct)

– Eh bien, sans vouloir offenser plus encore votre magnanimité contrariée, je pense que vous n’auriez pas dû assommer votre mère et la sodomiser d’entrée de jeu. Elle aurait pu vous être utile.

P151 : Celle qui fait rêver

La constitutionnalisation du droit au beau temps était dans les tuyaux, mais sa sanction juridique n’était pas évidente.

P223 : La phrase hautement troublante

– Il ne vous a rien confié, une lassitude, un désir de lever le pied, de partir, de changer d’air ?

P245 : Ça ne m’étonne pas de me trouver des affinités avec John-Stuart. On dirait moi.

John-Stuart était un puriste du septième art. Il était l’un des derniers à visionner les films en version originale, en VO. En VO, c’est-à-dire en version externe, comme à l’époque de Ford. Mode de visionnage totalement archaïque. En VO, le film défilait dans le cadre circonscrit d’un écran dont les bords matérialisaient les limites fictionnelles de l’œuvre. Des limites fictionnelles, en conséquence, toujours visibles par le spectateur. Un spectateur pour lequel, hors de l’écran, le monde réel continuait d’être perceptible. Mais, non contente d’inscrire le film dans l’espace, la VO en restreignait aussi drastiquement l’accès sensitif. Le spectateur demeurait d’autant plus extérieur aux scènes présentées que ce mode de visionnage ne faisait appel qu’au minimum de sens requis pour suivre le déroulement d’une production audiovisuelle : la vue et l’ouïe. Aussi la VO ne pouvait-elle être jugée que d’une extrême pauvreté par les contemporains de John-Stuart. D’une extrême pauvreté, mais surtout d’une extrême aridité, d’une extrême exigence. Dans les conditions de la VO, il était difficile « d’entrer » dans le film. Autrement dit, voir une œuvre cinématographique en version originale requérait une véritable participation de la part du spectateur qui ne pouvait pas rester passif et devait s’acquitter d’un effort de concentration, d’imagination. Bref, d’un effort intellectuel. Voir un film en version externe était donc un comble d’élitisme et de snobisme.

P335 : Une phrase magique, sortie de son contexte.

C’était avec eux que, la vieille, elle s’était rendue coupable de prière.

P573 : J’ai déjà dû prononcer au mot près une bonne dizaine de fois la phrase de l’elfe à la fin.

Comme tout cinéphile le sait, un combat d’arts martiaux digne de ce nom se mène à, au moins, trois contre un, et dans les airs. Celui-là ne dérogea pas à la règle. Sixte et les moines sautèrent. Ils restèrent suspendus à dix mètres du sol, jambes battantes. Tout à la fois figé, ralenti et accéléré, le cours du temps semblait pour eux détraqué. Aldous n’en croyait pas ses yeux. Il interrogea Sindarin du regard :
« Oui oui, ça fait toujours un peu bizarre au début, lui répondit l’elfe avec nonchalance. Mais on s’y fait vite. »


Le mot de la fin Je tiens à remercier Ryuichi Sakamoto, Philip Glass et Fiona Apple pour l’accompagnement musical et bien sûr Antoine Buéno pour cette grande séance de torture qu’il m’a offerte sans le savoir.