4 février 2017

Avis : Lettre à celle qui lit mes romances érotiques et qui devrait arrêter tout de suite de Camille Emmanuelle

Présentation de l’éditeur : « L’homme est blanc, dominant, riche, musclé, performant sexuellement et pénétrant. La femme est blanche aussi, pauvre, pénétrée, elle attend qu’un homme la comble sexuellement (et si possible la comble aussi de cadeaux). »
Les romances érotiques se suivent et se ressemblent : la femme et l’homme répondent à des stéréotypes étriqués, leurs interactions sont autant simplistes que convenues et le désir féminin doit se cantonner à quelques clichés hyper réducteurs.
Quant aux maisons d’édition friandes de ce genre littéraire, qui séduit de plus en plus de lectrices, elles empruntent à la production industrielle ses méthodes et ses cadences. Saviez-vous que chaque personnage doit avoir une blessure secrète ? Qu’il y a des tapis en poils de bête sur lesquels il ne fait pas bon faire l’amour ? Que six jours peuvent suffire à écrire une romance ? Ou encore que chaque personnage a une « fiche » consignée sur un tableau Excel ?…

Camille Emmanuelle, qui a écrit sous pseudo une douzaine de romances érotiques, nous ouvre les portes de ce genre littéraire qui, à force de favoriser une sexualité normalisée, devient un obstacle à une réelle libération sexuelle de la femme. Avec la verve qui la caractérise, elle dénonce l’éternelle comédie qu’on veut, encore, faire jouer à l’homme et à la femme.

Avis : Vous les entendez les mâchoires qui se crispent et les ongles qui grincent sur le tableau noir à la lecture du titre de ce livre ? « Quoi ? Encore quelqu’un qui vient cracher sur la romance ? Mais laissez-nous lire en paix, bordel à queue ! »
Eh bien justement, le but de Camille Emmanuelle ici n’est pas d’empêcher les gens de lire ce qu’ils veulent quand ils veulent pour les raisons qu’ils veulent. Il ne manquerait plus que ça ! Non, la critique est plus profonde. En une citation, tout est (presque) dit :

Alors que j’écris ce livre, un jour, une journaliste m’appelle pour me poser des questions sur « le boom de la littérature érotique ». « C’est quand même une bonne nouvelle, toutes ces femmes qui écrivent des romances érotiques, et toutes ces lectrices qui en lisent, non ? » me demande-t-elle. « Oui et non », lui réponds-je. Oui, c’est une bonne nouvelle que la littérature érotique sorte de la catégorie « sous-genre » et se développe. […] Oui, c’est super que des femmes lisent des textes de cul sans en avoir honte. […] Mais non, ce n’est pas une bonne nouvelle si cela a pour conséquence la fabrication massive de romances dites modernes mais en réalité extrêmement rétrogrades, qui se disent « légères » mais qui sont tout simplement écrites avec des moufles, et enfin qui sont censées exciter mais qui enferment les fantasmes féminins dans des produits packagés à 3,99 euros. Des femmes auteures sont publiées en masse ? Clap clap clap. Mais si c’est pour vous enfermer, toi, Manon, et toutes les lectrices dans un sentimentalisme puritain et conservateur, où est l’émancipation, où est le progrès ? p. 125-126

Allez, on souffle, on décrispe les doigts, on se détend.

Celles et ceux qui ont lu Sexpowerment, le sexe libère la femme (et l’homme) savent déjà que l’auteur est en lutte contre les injonctions et surtout milite pour une réappropriation de la sexualité par les femmes dans un but d’épanouissement personnel, peu importe les qu’en-dira-t-on. Ce qui ne manquera pas de redéfinir, à terme, la relation homme/femme dans la société tout entière, et ça ne pourra pas lui faire de mal vu les tensions actuelles. Normal donc de partir en lutte contre une branche de la littérature qui continue à véhiculer une certaine idée du couple, de la vie à deux, de la sexualité, de la maternité et du long fleuve tranquille. Et ce n’est pas juste certaines romances qui sont visées, c’est aussi toute une partie de la presse féminine et ses marronniers. Les questions que soulève l’auteur sont les suivantes : comment vit-on ou construit-on un couple quand on a été abreuvé parfois jusqu’à l’overdose d’injonctions au bonheur, à la performance et à la perfection, à la jouissance, à être la meilleure épouse, la meilleure maman et la meilleure putain (mais pas trop), à montrer des signes extérieurs d’épanouissement même si c’est faux (Si à 40 ans, tu n’as pas un diamant, tu as raté ta vie ma pauvre fille) ? Ne serait-il pas utile, parfois, de repenser tout ce que l’on croit devoir être pour plaire aux autres ? De repenser cette conformité à une norme qui empêcherait d’être vraiment soi, d’être tout simplement bien dans ses baskets, ou ses escarpins, et pourquoi pas opter pour cette même norme parce qu’elle nous convient bien finalement ? Comme dit Camille Emmanuelle, elles sont où les héroïnes qui se masturbent, qui jouent avec des sex-toys seules ou en couple, qui ne veulent pas se marier, qui sont gender fluid, qui ne veulent pas d’enfants, qui ne veulent pas vivre avec l’autre et qui n’attendent pas le seul, l’unique, avec qui passer les 60 ans de vie qu’il leur reste ? Juste pour montrer que les variations autour de l’amour et de l’engagement existent et qu’il faut se donner le choix.

En voyant mon personnage secondaire devenir hétéro en une journée, je me pose la question suivante : est-il possible d’écrire des romances qui ne soient pas dans la reproduction d’un schéma hétéro-normé, mais qui interrogent la société, ses normes et intègre sa joyeuse diversité ? (p. 105)

Oui, heureusement qu’il y a une joyeuse diversité dans la réalité.

Camille Emmanuelle a donc travaillé pour un éditeur de romances en particulier (même si elle ne le cite pas, il n’est pas difficile à identifier à la lecture), elle ne vise pas tous les éditeurs, elle dit même du bien du concurrent le plus célèbre. Elle ne cache pas qu’elle a dû se mettre à écrire pour payer son loyer et que c’était du travail de commande répondant à des critères précis pour optimiser la rentabilité des produits. Elle a dû plier. Mais elle a aussi fait le choix de décrypter par la suite tout son travail d’auteur et le traitement éditorial de sa production, et le constat est affligeant. Pire, les avis sur ces séries destinées à être hautement addictives, écrites sous un pseudo américain pour faire genre, deviennent risibles à partir du moment où on connaît l’envers du décor. C’est comme découvrir le truc derrière un tour de magie et rire un peu jaune. On s’est bien fait avoir quand même. Là, c’est le niveau zéro de la création artistique, tout est stéréotypé, calibré, ciblé, analysé, corrigé, lissé, hétéro-normé. Et on caresse le lecteur dans le sens du poil sur les réseaux sociaux pour lui dire et redire que son plaisir est la seule raison de vivre de l’éditeur. La preuve que la mécanique est bien huilée, c’est qu’à la fin, tout le monde est content : l’éditeur qui produit à pas cher et se remplit les poches et le lecteur qui lit ça au soleil en quelques heures et prend son pied. Est-ce que ce dernier rirait jaune après coup s’il lisait ce livre de Camille Emmanuelle ? Parce qu’il se fait bien avoir quand même. Mais vraiment profond.

Ce petit pamphlet aussi hilarant (si si, même les voisins m’ont entendu rire à gorge déployée) que désolant est surtout une mise en accusation des pratiques d’un éditeur précis qui croit mieux savoir. Savoir quoi ? Ce qui rapporte. Peu importe que le lecteur passe pour une vache à lait. C’est toujours la même histoire, toujours la même trame, pas de pas de côté, il faut rester dans les clous pour que la lectrice reste dans sa zone de confort et continue à consommer sans se poser de question. C’est aussi le fonctionnement de la télé par moments finalement. Quelqu’un quelque part croit savoir ce que le téléspectateur veut voir et l’abreuve uniquement de ça. Quelle n’est pas la surprise des chaînes qui font un pas de côté de temps en temps et se rendent compte que, finalement, le spectateur a peut-être un goût pour des programmes un peu plus exigeants et déroutants et que, ça aussi, ça fait du bien à tout le monde. Pourquoi en serait-il alors autrement dans le monde de la romance ?

31 janvier 2017

[Tag] – Les couleurs

Piqué chez Chani qui l’a piqué chez PKJ.

1) Un des mots du titre est une couleur.

2) La couverture est en majorité jaune.

3) Tous les tomes de la saga sont dans les mêmes tons de couleurs.

4) Les couleurs de la couverture reprennent celles du drapeau de votre pays.

5) Le titre du livre est de couleur rouge.

6) La couverture est aux couleurs de l’automne.

7) La couverture reprend uniquement 3 couleurs.

8) Il y a un effet brillant sur la couverture.

9) La couverture est en majorité verte.

10) La couverture est de votre couleur préférée (si jaune ou vert, le livre doit être différent de ceux cités précédemment).

11) La couverture reprend au moins les 7 couleurs de l’arc-en-ciel (rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo, violet).

12) La couverture est noire et blanche.

36 15 qui n’en veut !

30 janvier 2017

Avis : Ataraxia d’Alizé Meurisse

Quatrième de couverture : Dans un monde harmonieux qui a vu l’avènement d’une humanité améliorée, paisible et asexuée, la violence est la seule chance de survie pour les factions rebelles en voie d’extinction.

Avis : À l’origine de ce livre, il y a peut-être un constat très simple : l’émotionnalité est en train de prendre le pas sur la réflexion. Il suffit de se connecter à un certain réseau social quotidiennement pour s’en rendre compte. L’émotion fait se propager aussi bien des photos de chatons que des coups de gueule véhéments. Le problème ne vient pas des chatons bien entendu, mais de la prise de recul de moins en moins évidente au moment de partager des émotions négatives qui, parfois, arrivent à générer une forme de violence, en premier lieu verbale. Qu’arriverait-il si cette violence s’exportait hors d’Internet, si le trop-plein d’émotion soudait les gens entre eux et formait des blocs opposés incapables de communiquer entre eux et prêts à s’affronter ? Maintenant, que se passerait-il si les émotions disparaissaient ? Si la population était soignée, lissée et policée ? The End of Violence. Et fin des chatons.

Le monde d’Ataraxia est celui de l’harmonie sans vagues où tout le monde est à sa place. Ou presque. Car, comme dans tout roman d’anticipation dystopique, il est de bon ton d’avoir quelques éléments perturbateurs. Ceux-ci semblent ici tout droit échappés de Fight Club – la référence au mobilier IKEA ne passant d’ailleurs pas inaperçue ; la violence et le sexe leur servant à se sentir vivants dans ce monde anesthésié. À côté des mots Violators et Exciters qui ornent leurs vestes, il ne manque finalement qu’un grand A cerclé pour compléter le tableau.

L’intention de l’auteur ne semble malgré tout pas très claire jusqu’au bout. Elle place le lecteur en position de spectateur passif attendant patiemment ce moment où quelque chose viendra tout éclairer et donner un sens profond au livre, mais ce moment ne vient jamais. L’histoire prend dès le départ un air choral, avec des personnages naviguant de l’ombre à la lumière et vice-versa, se croisant, évoluant chacun à son rythme, mais la mécanique atteint rapidement ses limites. Les divers protagonistes peinent à être attachants, à avoir un objectif fort qui guide leurs pas. Les transitions de l’un à l’autre au sein d’un même chapitre sont souvent abruptes, faisant perdre sa fluidité au déroulement de l’intrigue. Il devient alors difficile de ne pas s’attacher plus à la forme, parfois maladroite et entachée de coquilles, qu’au fond. Ce qui n’est pas sans pénaliser le plaisir de la lecture. Il ne reste à la fin qu’une enveloppe de papier un peu trop vide recouverte d’une compilation d’informations glanées au fil du net ou entendues dans les médias, chapeautée de titre de films, livres, chansons, le tout parsemé de définitions retravaillées issues pour la plupart de Wikipédia.

Avec la guerre, la procréation médicalement assistée, la surpopulation, la thérapie génique, l’hygiénisme, l’extinction des animaux comme socle actuel de départ, Alizé Meurisse projette le lecteur dans une vision de notre monde tel qu’il pourrait être demain. L’éradication des émotions, cette ataraxie qu’elle propose, met mal à l’aise, car il y a la perte de quelque chose d’essentiel à l’Homme, ce qui lui donne du relief. Malheureusement, il manque à cette solution la perversité terrifiante de celle d’un Harmony de Project Itoh par exemple, qui creusait bien plus les choses et proposait des pistes de réflexion extrêmement riches. Ici, une fois la dernière page tournée, en l’absence de matière, le livre peut être rangé et oublié.

Note : Avis initialement publié sur Onirik.net.

25 janvier 2017

Articles conseillés du 25-01-2017

Regards croisés, ciné et lettrés sur les USA.

De mon avis, et je m’y tiens, une femme voilée n’est vraiment libre de son choix de l’être qu’à partir du moment où elle peut retirer son voile n’importe où et n’importe quand sans que personne ne dise rien ou ne lui jette un regard de travers. La conviction religieuse n’est pas une affaire entre humains qui se jugent les uns les autres, c’est une relation unique avec un être suprême (quel qu’il soit).

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