Un Bonheur insoutenable d’Ira Levin

bonheurQuatrième de couverture : Dans le futur, les nations ont aboli les guerres et la misère. Mais à quel prix ? Gouvernés par un ordinateur géant, les hommes sont – à l’aide d’un traitement hormonal mensuel adéquat – uniformisés, privés de toute pensée originale. Dans un univers où il n’existe que quatre prénoms différents pour chaque sexe, le jeune Li RM35M4419 va hériter de son grand-père d’un étrange cadeau : un surnom, Copeau. Ce sera le début pour lui d’une odyssée qui va l’amener d’abord à s’accepter en tant qu’individu, puis à la révolte. Il n’est heureusement pas seul, d’autres ont décidé de se rebeller.

Mais seront-ils assez forts pour lutter contre Uni, le super-cerveau informatique de cette humanité déshumanisée ?

Avis : Pour boucler, ou presque, mon parcours de lecture de l’été, je termine sur une excellente surprise. Comme quoi le thème de l’individualité, même traité avec quelques grosses ficelles maintenant assez bien identifiées, parvient encore à donner corps à une œuvre et à la faire sortir du lot.

Copeau est l’électron libre du jour. On le découvre enfant avec sa première « anomalie » : ses yeux vairons. La seconde, c’est à son grand-père qu’il la doit : un surnom, alors qu’autour de lui tout le monde parle en terme de frères, de sœurs, de membres, et que quatre prénoms seulement par sexe restreignent tout de suite la notion d’individu. C’est également ce grand-père très sarcastique qui initiera tout le reste en essayant de lui faire comprendre que vouloir quelque chose pour soi serait une bonne chose. Ou comment planter la graine de la révolte dans un être en apparence déjà bien endoctriné. Mais le processus sera long et connaîtra des ratés.

Le processus d’homogénéisation ici est encore plus élaboré que dans Harmony : tout est fait pour uniformiser, aplanir, ne pas faire de vagues. L’homme est devenu une machine, finalement. On se trouve dans le cas inverse d’Harmony, où plutôt dans son prolongement direct. Certains veulent reprendre conscience, ressentir à nouveau, se sentir unique, avoir le choix. Ils se disent vivants quand ils se remettent à éprouver des choses, à vouloir des choses, quand ils sortent du carcan imposé, débarrassés des drogues censées les priver d’une volonté qu’on dit néfaste pour le plus grand nombre. Ce effet miroir est surprenant et totalement involontaire de ma part. Mais ça a apporté une valeur ajoutée à cette lecture.

L’une des caractéristiques majeures du personnage de Copeau, c’est que, même avec les libertés qu’il gagne périodiquement en cours de route, il a une volonté supérieure de ne pas s’en satisfaire et de lutter contre le système. Même quand il se retrouve confronté à de terribles désillusions, il veut croire qu’il peut encore changer le monde et lui donner accès à une autre forme de bonheur que celle imposée à tous par une seule entité. Ce qui alimente en passant mes réflexions personnelles sur la définition du bonheur. N’est-ce pas une valeur liée à un moment M dans l’histoire de l’homme et dont la définition est destinée à évoluer avec le temps ? Qu’est-ce que le bonheur après tout ? On nous fait croire, que le bonheur c’est d’avoir, d’en avoir plein nos armoires, comme dirait Souchon, n’est-ce pas ? Ce bonheur-ci est insoutenable, à n’en pas douter. Mais qu’elle est vraiment l’idée du bonheur qui fait courir Copeau ? Est-ce qu’il est vraiment dans le pré d’à-côté comme il semble le croire ? Ou est-ce que, comme dans Blade Runner, il n’est accessible que via l’acceptation ? Ou est-ce qu’il reste entièrement à définir dans un nouveau monde à reconstruire ? De quoi occuper quelques longues soirées d’hiver au coin du feu.

Un gros bémol quand même : la scène du viol. Oui, elle m’a gênée, comme beaucoup d’autres avant moi. Non pas en tant que telle, aussi horrible soit-elle, elle s’explique, mais vraiment à cause de la réaction de la femme après. Une réaction qui justifierait presque l’innocuité de l’acte. J’ai vraiment ressenti un malaise, parce que le message véhiculé n’est pas tolérable. Un viol n’est jamais un acte anodin qui laisse une femme intacte, a fortiori psychologiquement. Voilà, ça, c’est dit.

Ira Levin a néanmoins réussi là où, à mon avis, Jean-Christophe Rufin s’est planté dans Globalia. De manière plus condensée, il a donné vie à un monde, à des individus et à une histoire qui n’est pas si prévisible que ça au final. Mieux encore, je pense qu’il sera bon de le relire un jour. Et je ne dis pas ça de beaucoup de livres.


– Je te comprends. C’est fantastique ! C’est une expérience que l’on n’a qu’une fois dans sa vie ! Rends-toi compte, tu vas voir la machine qui va te classifier, te donner une affectation, qui va décider où tu vivras et si tu peux ou non épouser la fille que tu auras envie d’épouser, et dans l’affirmative, si vous pourrez avoir des enfants et quels noms vous leur donnerez… Je comprends que tu sois ému. Qui ne le serait pas ! p20

Et il y a des jours où tu nous haïras, continua Lilas, sans se troubler, parce que nous t’aurons éveillé, parce que nous t’aurons empêché de continuer à vivre comme une machine. Les machines se sentent bien dans l’univers ; les individus lui sont étrangers. p71

On finit par se sentir seul en compagnie des normaux, hein ? p107

Contrôlez la vie des membres et, un jour, vous finirez par contrôler leur mort. p129

Accepter et s’adapter : rien d’autre n’est possible. p262