Globalia de Jean-Christophe Rufin

globaliaQuatrième de couverture : La démocratie dans Globalia est universelle et parfaite, tous les citoyens ont droit au « minimum prospérité » à vie, la liberté d’expression est totale, et la température idéale. Les Globaliens jouissent d’un éternel présent et d’une jeunesse éternelle. Évitez cependant d’en sortir car les non-zones pullulent de terroristes et de mafieux. Évitez aussi d’être, comme Baïkal, atteint d’une funeste « pathologie de la liberté », vous deviendriez vite l’ennemi public numéro un pour servir les objectifs d’une oligarchie vieillissante dont l’une des devises est : « Un bon ennemi est la clef d’une société équilibrée. » Un grand roman d’aventures et d’amour où Rufin, tout en s’interrogeant sur le sens d’une démocratie poussée aux limites de ses dangers et de la mondialisation, évoque la rencontre entre les civilisations et les malentendus, les espoirs et les violences qui en découlent.

Avis : En ce qui concerne la vision d’un monde possible de demain, ce livre fourmille de bonnes idées, pas forcément inédites, mais bien intégrées. Le tout est cohérent et c’est même parfois assez drôle. Pourtant l’histoire, elle, a vraiment peiné à m’embarquer. D’intriguée, je suis passé à l’ennui. Les meilleurs passages sont ceux qui se déroulent dans les zones sécurisés, parce que c’est justement là qu’il y avait matière à construire quelque chose d’original en s’appuyant sur le lieu et les mœurs. Une fois sorti de là, l’intrigue n’est plus soutenue que par les personnages puisqu’il n’y a rien d’autre, et, globalement, les personnages sont plats. Baïkal est l’archétype de l’électron libre qui rêve justement de liberté, d’une herbe qui est sans doute plus verte ailleurs, vaguement de changer le monde, et surtout d’un moyen de retrouver l’amour de sa vie. Histoire d’amour qui ne fonctionne malheureusement pas. Trop de clichés dans les personnages tue les personnages. Celui qui s’en sort le mieux à mes yeux est Puig, l’être en quête de savoir. Et comme chacun sait, et comme le dit si bien Littlefinger : le savoir, c’est le pouvoir. Cookie point pour lui donc.

Je pense néanmoins avoir compris l’intention de l’auteur avec ce livre. Pendant près de 300 pages, on se voit dans le futur ; on est un peu rêveur et détaché. Et d’un coup, la confrontation avec notre réalité se fait. Le monde des pays riches versus celui des pauvres. Une planète coupée en deux : les zones sécurisées au Nord, les non-zones au Sud. Un monde qui a soit disant trouvé l’harmonie sociale contre un monde plongé dans le chaos. Ceux qui se disent démocratiques (alors que la notion même « d’ennemi commun » qui est l’un des nœuds du récit fait écho directement au fascisme) et respectueux des droits de l’homme, mais qui laissent crever les autres sans ciller, voire en les massacrant eux-même ou en les aidant à se massacrer entre eux. Il est là le message, le cri, la mise en abyme qui ramène à notre époque. Sauf que ça ne marche pas. Pas pour moi en tout cas. Je n’ai pas réussi à déterminer au cours de ma lecture ce qu’il manquait exactement. De la saveur déjà, c’est sûr. Mais que faire pour cette fin qui paraît si vaine et qui finit d’enterrer le livre ?


Ce monde disparu, c’était celui où les hommes décidaient eux-mêmes de leur destin. Mais, curieusement, il semblait qu’à cet endroit précis il en allait toujours ainsi. p85

– Vous pensez qu’il y a toujours un ailleurs. Vous continuez de rêver d’un monde où les qualités que vous sentez en vous, le courage, l’imagination, le goût de l’aventure et du sacrifice trouveraient à s’employer. Et c’est pour cela que vous regardez vers les non-zones.
Baïkal secoua la tête.
– Je ne sais pas.
Altman le lorgna par dessus son verre, avec un visible attendrissement.
– C’est un véritable miracle ! murmura-t-il (et on pouvait entendre qu’il avait quitté le ton de procureur sur lequel il avait prononcé les tirades précédentes). Après toutes ces années d’effort pour éradiquer l’idéalisme, l’utopie, le romantisme révolutionnaire, découvrir encore des esprits comme le vôtre relève vraiment du miracle… p90

Dans une société de liberté, c’est la seule chose qui fait tenir les gens ensemble. Sans menace, sans ennemi, sans peur, pourquoi obéir, pourquoi travailler, pourquoi accepter l’ordre des choses ? Croyez-moi, un bon ennemi est la clef d’une société équilibrée. Cet ennemi-là, nous ne l’avons plus. p93

Chaque fois que les livres sont rares, ils résistent bien. A l’extrême, si vous les interdisez ils deviennent infiniment précieux. Interdire les livres, c’est les rendre désirables. Toutes les dictatures ont connu cette expérience. En Globalia, on a fait le contraire : on a multiplié les livres à l’infini. On les a noyés dans leur graisse jusqu’à leur ôter toute valeur, jusqu’à ce qu’ils deviennent insignifiants. p277

– Les psychotropes sont en vente libre, non ?
– Bien sûr, et cela m’étonne toujours. On ne peut pas ouvrir les écrans sans voir : « Mort à la drogue ! Non à l’alcool ! Guerre au tabac ! » Mais tu descends acheter tout cela au coin de la rue. […] Quand j’en parle à mon mec, il me dit que c’est cela une société démocratique : tu es libre de tout mais tu es coupable de tout. Et, pour finir, tu es victime de tout. Tu comprends cela, toi ? p369-370