La Servante écarlate de Margaret Atwood

41WPCF2KJ4L._Quatrième de couverture : La servante écarlate, c’est Defred, une entreprise de salubrité publique à elle seule. En ces temps de dénatalité galopante, elle doit mettre au service de la république de Gilead, récemment fondée par des fanatiques religieux, son attribut le plus précieux : sa matrice. Vêtue d’écarlate, à l’exception des voiles blancs de sa cornette, elle accomplit sa tâche comme une somnambule. Doit-elle céder à la révolte, tenter de tromper le système ? Le soir, Defred regagne sa chambre à l’austérité monacale. Elle songe au temps où les femmes avaient le droit de lire, d’échanger des confidences, de dépenser de l’argent, d’avoir un travail, un nom, des amants… C’était le temps où l’amour était au centre de tout. L’amour, cette chose si douce aujourd’hui punie de mort… Œuvre majeure, La Servante écarlate n’est pas sans rappeler 1984 d’Orwell. Mais, au-delà de cette magistrale création d’un monde, c’est la question du rôle et de l’avenir des femmes que pose, avec force, ce roman inoubliable.

Avis :
Il y a parfois des livres qu’il faut lire soi-même pour vraiment savoir qu’ils sont les chefs-d’œuvre qu’on dit qu’ils sont.

La première impression qui se dégage de ce livre, c’est le silence. Un silence appuyé par une quasi-absence de dialogues. Defred est une femme seule et prisonnière, qui doit s’en tenir à son unique fonction. Elle parle peu, on lui parle peu. De ce silence découle une solitude absolue aliénante. Mais Defred n’est pas encore devenue folle, elle a trouvé des moyens de survivre mentalement. Elle se raccroche à ses souvenirs, à de vagues espoirs, à des bribes d’informations qu’elle arrive à glaner aux hasards des conversations qu’elle surprend parfois. Elle reste forte, mais ce qu’elle vit est psychologiquement dur. Elle, comme d’autres de son âge, sait comment était sa vie avant, ce qu’elle a perdu en terme de libertés individuelles depuis qu’un nouveau régime est en place. Il y aurait sans doute un bon exercice scolaire à tirer de ce livre : « Comment déshumaniser un individu pour en faire un simple objet ? » Car c’est cela qu’est devenue Defred : un objet entretenu dans le seul but de produire un enfant, en bonne santé de préférence. Promenades quotidiennes et gymnastique pour entretenir son corps, visite mensuelle chez le gynécologue, alimentation équilibrée, cérémonie d’accouplement avec le maître de la maison. C’était ça ou la mort assurée dans les colonies. Ce sera ça, parce que se suicider n’est pas une option qu’on lui laisse.

Inutile de préciser que le féminisme transpire de chaque page de La Servante écarlate. L’auteur est connue pour son engagement, et elle ne pouvait pas écrire un livre aussi brillant pour soutenir un combat qui n’en finit jamais. Quand on est soi-même une femme, l’identification est forcément facilitée. On se prend de plein fouet cette vision d’un monde alternatif où le rôle de la femme est réduit au-delà de l’entendement. Il y a cet écœurement qui monte aux lèvres, cette envie de hurler pour briser l’enfermement, cette peur aussi qui prend aux tripes ; tout espoir semble bien vain à lire les mots de Defred. Elle est piégée. Elle est un objet jetable dans une société malade, aussi bien médicalement que politiquement. Une société où la femme n’est pas l’égale de l’homme (si tant est quelle le soit dans la notre.)

Ce qui est sans doute le plus terrifiant, c’est que l’objectification de la femme n’est pas que pure invention de fiction. Pour une fois, il ne s’agit pas de sexualité voire de pornographie auxquelles on rattache plus facilement ce terme d’objectification. Non, ici, on ne demande pas à la femme d’être belle, même si on lui demande de se taire. On abolit chez elle tout ce qui pourrait la rendre séduisante en la couvrant de pied en cap. On lui demande juste d’être à disposition pour mettre au monde, donner naissance, enfanter, engendrer, pondre… Intégrisme religieux, corps et visages voilés, femmes qui ne peuvent sortir qu’accompagnées par un homme de la famille ou un époux, femmes considérées comme impures, femmes privées de plaisir, femmes violentées et violées…Le glissement est volontaire, car malheureusement pour notre monde, le rapprochement est trop aisé. La Servante écarlate est toujours d’actualité. C’est un violent sentiment de révolte qui monte au fil des pages, et qui en déborde. Monde ! Qu’attends-tu pour changer ?!

Vous n’avez pas encore lu La Servante écarlate ? Vous devriez. C’est un chef-d’œuvre.

« Je me sens si seule, chéri,
je me sens si seule, chéri
Je me sens si seule que j’en mourrai. » (p95)

Il y avait des histoires dans les journaux, bien sûr, de cadavres dans les fossés ou des forêts, matraqués à mort ou mutilés, violentés comme ils disaient, mais il s’agissait d’autres femmes et les hommes qui faisaient ça étaient d’autres hommes. Aucun ne faisait partie des hommes que nous connaissions. Les articles des journaux étaient pour nous comme des rêves, de mauvais rêves, rêvés par d’autres. Quelle horreur, disions-nous, et c’était horrible, mais c’était horrible sans être crédible. C’était trop mélodramatique, cela avait une dimension qui ne faisait pas partie de nos vies.
Nous étions les gens dont on en parlait pas dans les journaux. Nous vivions dans les espaces blancs et vides en marge du texte imprimé. Cela nous donnait davantage de liberté.
Nous vivions dans les brèches entre les histoires. (p99)

Vous êtes une génération de transition, disait Tante Lydia. C’est pour vous que c’est le plus dur. Nous savons quels sacrifices sont attendus de vous. C’est dur quand les hommes vous humilient. Pour celles qui viendront après vous, ce sera plus facile. Elles accepteront leurs devoirs de bon cœur.
Elle ne disait pas : parce qu’elles n’auront pas de souvenirs, de quoi que ce soit d’autre.
Elle disait : parce qu’elles ne désireront pas ce qu’elles ne peuvent pas avoir. (p198)

J’ai pensé, cela lui est égal. Cela lui est tout à fait égal. Peut-être même est-ce que cela lui plaît. Nous ne sommes plus l’un à l’autre, c’est fini. Maintenant je suis à lui. (p306)

On ne peut pas commander à ses sentiments, disait un jour Moira, mais on peut commander à son comportement.
Ce qui est fort bien dit.
Tout est affaire de contexte ; ou est-ce de maturité ? l’un ou l’autre. (p320)