Extraits : Demain les posthumains de Jean-Michel Besnier

demainlesposthumains
Hors contexte, tout ceci va paraître bien obscur.


Qu’on ne s’attende donc pas à trouver chez ces utopistes la dénonciation du progrès devenue insistance après Auschwitz et Hiroshima. La critique de la modernité n’entre pas dans leur objectif qui est bien plus exigeant : il s’agit de dépasser la nature humaine, ni plus ni moins. La science-fiction avait préparé le terrain, sur un plan littéraire. Il devient possible de lui accorder désormais le crédit philosophique qui légitimera les programmes techniques et scientifiques de l’avenir. L’un de ces utopistes, Timothy Leary, parle de « science-faction » pour désigner « la création de mythes inspirés de la science afin d’agir directement sur la conscience collective ». Et c’est bien cela dont l’humanité a besoin pour en finir avec elle-même… (p48)


Le programme de transformation du corps qui résulte de cette honte d’être soi -seulement soi- et qui entend le mettre en phase avec les machines relaie aux yeux de Günther Anders l’ambition des métaphysiques de toujours qui aspirent à dépasser la finitude humaine : « Les folles exigences que l’homme impose à son corps pour le rendre capable d’accomplir les folles tâches que lui imposent ses instruments ressemblent étonnamment à ces folles exigences que les métaphysiciens spéculatifs imposaient autrefois à la raison : dans un cas comme dans l’autre, on a ignoré le fait que les capacités de l’homme étaient limitées. Ici aussi, des limites doivent être repoussées ou franchies. Sauf que, cette fois-ci, l’homme ne prétend pas être omniscient « à l’égal de Dieu », mais vise à devenir semblable à l’instrument, c’est-à-dire « l’égal d’un gadget » ». A la racine de cette aspiration à imiter les machines, il y a bien – comme dans les métaphysiques ou les religions – cette impatience à fuir la condition humaine. Alain Ehrenberg parachève la description de la dépression de notre temps en soulignant qu’elle porte à tourner le dos au conflit caractéristique de la névrose. La précision n’est pas inutile pour comprendre l’absence de combativité du posthumanisme : il ne s’agit pas pour lui d’objecter un idéal de réforme qui réconcilierait l’homme avec lui-même. Il se borne – si j’ose dire – à indiquer la sortie et à appuyer le mouvement par lequel celui-ci se déprend de soi-même. A l’homme exsangue, il suggère que tout redevient possible dès lors qu’on touche le fond et qu’on mise sur l’indéterminé dont on procède toujours. Le transhumanisme n’annonce par autre chose que l’atteinte prochaine, par la grâce des technologies, d’une vitesse de libération d’où émergera ce qui ne s’est jamais vu ni conçu. Ni réalité ni désir ne sont en jeu. Seulement l’abandon à ce qui surprendra un jour et gommera un passé de faiblesses trop humaines.

Au conflit qui structurait jadis les relations humaines, au risque de la névrose, a succédé l’aspiration à la fusion qui satisfait le déprimé parce qu’elle le dissout. Les technologies convergentes sont en phase avec cette aspiration qui exprime au mieux la volonté d’en finir avec soi. « Défaut de projet, défaut de motivation, défaut de communication, le déprimé est l’envers exact de nos normes de socialisation. » On expliquerait facilement l’engouement pour les romans de Michel Houellebecq, dont les personnages se réjouissent finalement d’appartenir à la première espèce animale dotée du pouvoir d’organiser son remplacement. Les utopies posthumaines exercent sans doute leur pouvoir de fascination de ce qu’elles dispensent l’homme de tout objectif de réalisation de soi, pour lui proposer au mieux qu’un remodelage rédempteur. (p76-77)


Le problème éthique reçoit de ce point de vue une traitement inattendu et tel qu’il puisse s’appliquer à l’humanité élargie que nous sommes défiés de prendre en compte par les utopies posthumaines : comment s’effectuera le couplage entre des êtres réduits au fonctionnement élémentaire que la nature ou les technologies leur imposent ? « Ce dont nous avons essayé de nous pénétrer, expliquait Francisco Varela, c’est que la majeure partie de nos activités quotidiennes -travailler, bouger, parler, manger – ressortissent à un savoir-faire, et que seule une petite partie ressortit à une analyse délibérée et intentionnelle, propre aux savoirs. » Ce savoir-faire quasi intuitif, qui manifeste le bel ajustement de nos actions à notre environnement, pourquoi ne décrirait-il pas l’idéal éthique que nous poursuivons, cette harmonie immédiate avec le monde telle qu’Hegel la décrit sous le terme de « vie éthique » ? Pas besoin de se représenter les choses ni d’anticiper le résultat de nos actions, nous sommes en coïncidence avec ce qui nous entoure. (p206)

J’aurais voulu le faire exprès, je n’aurais pas pu mieux choisir comme livre que celui-ci pour faire suite à Harmony, même si cet essai était sur ma liste de lecture depuis quelques mois déjà.