Super triste histoire d’amour de Gary Shteyngart

41pUMUXaJZLAttention aux spoilers.

Quatrième de couverture : À 39 ans, Lenny est vieux. Son cholestérol et sa calvitie ne s’arrangent pas ; il aime lire (ça, c’est un problème). Pourquoi Eunice Park, une jeune Coréenne rencontrée à Rome en voyage d’affaires, s’intéresserait-elle à lui ? Car le temps de la vie high-tech est venu. Compte bancaire, CV, bilan sanguin : tout est visible de tous ! Lenny n’est pas parfait et le monde 3.0, ce n’est pas pour lui.

Avis
Lui, 39 ans, juif d’origine russe. Déjà un vieux dans une société en pleine mutation tant au niveau des moeurs que de la technologie et de l’économie mondiale. Elle, 24 ans, coréenne née en Californie, la vie est devant elle et elle est encore si jeune. Ensemble, ils vont vivre une histoire (d’amour ?).

Point d’interrogation derrière amour parce que, de mon point de vue, elle ne fonctionne pas un instant. Mais je reconnais bien volontiers être très difficile en la matière. Deux personnes aussi différentes, qui se mettent ensemble pour des raisons qui ne sont certainement pas les bonnes, le doute était permis dès le départ, et ce n’est pas la scène des livres à la fin qui me fera changer d’avis. C’est d’ailleurs amusant de voir citer l’Insoutenable légèreté de l’être page 391, oeuvre que je n’ai pas lue, mais dont l’adaptation cinématographique a profondément marqué mon adolescence. Ça, c’est une histoire d’amour triste. Heureusement qu’il y a ce petit pied de nez à la fin sous la forme du titre d’un jeu vidéo, sinon j’aurais persisté à dire que ce livre était vraiment très mal intitulé.

Lenny et Eunice sont pourtant loin d’être inintéressants ; quelqu’un s’est même permis de comparer le livre à une comédie romantique que Philip K. Dick aurait pu écrire. Comparaison a laquelle j’ai presque envie d’adhérer pour l’aspect introspectif des personnages, même si ça reste bien moins percutant que ce qu’aurait pu écrire Dick. Pour la comédie romantique, je cherche encore. Ainsi les parcours personnels et les rapports respectifs à leur famille de ces deux êtres paumés m’auront sans doute plus touchée que tout le reste. Lui, avec son rêve de vie éternelle qu’il est bien le seul à bercer, sa place de fils qu’il finira par trouver, son acceptation de la finalité de sa vie et le jardin qu’il cultivera à la fin. Elle, qui « aime » Lenny par esprit de rébellion contre sa famille, et qui se cherche pendant longtemps. Le lecteur pourrait répondre simplement en la regardant agir : « elle est un être foncièrement altruiste qui s’ignore ». L’auteur lui réservera cependant un autre sort.

Ce qui aura retenu mon attention par dessus tout, c’est cette réflexion sur le monde ultra connecté de demain. Un demain dans lequel on a déjà un pied. L’auteur ne s’est contenté que d’exacerber certains travers de nos sociétés actuelles (même si le récit reste très americano-centré) : les réseaux sociaux qui dévoilent beaucoup trop de nos vies privées, la géolocalisation permanente des uns et des autres, le googling intensif, la paranoïa des Américains et un patriot act qui n’a plus de limites, les vieux et les pauvres dont personne ne veut plus et dont on ne sait que faire, les « jeunes » et leurs habitudes de s’exhiber tout le temps et d’utiliser des abbréviations à foison au point d’obtenir un langage totalement abscons -ils se font d’ailleurs déjà traiter d’analphabètes. Seules les échelles de crédits, de la baisabilité et de l’apparence comptent. Même l’héroïne est anorexique et est obsédée par son poids et ses fringues. Autant dire qu’il ne fait pas bon être vieux (ie approcher de la quarantaine) et être attaché à des valeurs d’antan dans l’univers de ce livre. Le choc générationnel est violent et donnerait presque la nausée.

Bien sûr, toute une partie du récit relève de la plus pure fiction et sert surtout à pousser les personnages dans leurs derniers retranchements pour tester leur relation. Partie sur laquelle je ne m’attarderai pas plus que ça.

Malgré son titre qui aurait pu me rebuter d’office, Super triste histoire d’amour aura été une lecture plaisante, rapide, pas immémorable, mais avec quelques pistes de réflexions intéressantes pour quelqu’un comme moi qui « vit » sur le net depuis 17 ans et voit ce monde se métamorphoser depuis quelques années. Foi de vieille bique de 34 ans, sous certains aspects, ça ne fait plus beaucoup rêver.

Pendant ce temps, le week-end est arrivé et alléluia! j’ai décidé de consacrer ma soirée de samedi au point n°4 : Sur tes amis, tu veilleras. Joshie a raison sur une chose : des relations saines sont meilleures pour la santé. Et il ne s’agit pas seulement qu’on veille sur vous, mais d’apprendre à veiller sur autrui en retour. Dans mon cas, apprendre à surmonter mes réticences d’enfant unique à m’engager pleinement dans le monde des autres. (p114)

C’était les débuts de Joshie. Une enfance contre-utopique de la haute, dans divers quartiers résidentiels de l’élite américaine. Immersion totale dans le magazine Isaac Asimov’s Science Fiction. La première prise de conscience de la mort par un adolescent de douze ans, car le vrai sujet de la science-fiction, c’est la mort, pas la vie. Tout a une fin. La totalité des choses. L’amour de soi. Ne pas vouloir mourir. Vouloir vivre, mais sans bien savoir pourquoi. Lever les yeux vers le ciel nocturne, vers l’éternité noire de l’espace, stupéfait. Haïr ses parents. Vouloir l’amour. Déjà la sensation angoissée du temps qui passe, les sanglots spasmodiques de douleur, enfermé dans la salle de bains à la mort du loulou de Poméranie, seul ami fidèle du jeune Joshie, terrassé par un cancer canin sur une pelouse du Maryland. (p309)

Quatre jeunes se sont suicidés dans notre résidence, et deux d’entre eux ont rédigé un mot pour expliquer qu’ils n’avaient pas d’avenir possible sans leur äppärät. L’un d’eux a écrit, non sans éloquence, s’être « ouvert à la vie », mais n’avoir trouvé que « des murs, des pensées et des visages », ce qui ne lui suffisait pas. Il avait besoin d’être évalué, de connaître son rang dans ce monde. (p385)

Il a pris mon äppärät et téléchargé une étude démontrant qu’une relation entre des natifs de mai et de décembre rallonge l’espérance de vie de chacun des partenaires. (p455)

« Tout le monde meurt », m’a dit Nettie, après m’avoir fait manger une concoction à base de poudre de cacao et de fruits qu’elle appelait « la banane chocolat », dont les ingrédients et la préparation restent encore un mystère pour moi. « Mais un jour tu auras toi aussi des enfants, Lenny. Et à ce moment-là, tu ne te feras plus autant de souci pour la mort de tes parents.
– Pourquoi, madôme Nettie ?
– Parce que tes enfants deviendront ta vie. » (p462)