Love and Pop de Ryû Murakami

love-and-popPrésentation de l’éditeur : Love and Pop aborde une forme de prostitution propre au Japon, dont Murakami avait déjà fait le sujet troublant de son film Tokyo Decadence. Par l’intermédiaire de messageries téléphoniques, de jeunes lycéennes acceptent des rendez-vous avec des inconnus pour pouvoir s’acheter des produits de marque. Le roman raconte la journée d’une jeune fille qui, désirant absolument s’offrir une topaze impériale, accepte coup sur coup deux rendez-vous avec des hommes. Mais les rencontres ne vont pas se passer comme elle l’avait prévu.

Avis : La couverture est bien entendu très trompeuse. Quiconque ayant déjà lu un roman de Ryû Murakami ne sera pas vraiment surpris de découvrir une histoire de prostitution derrière ce rose bonbon pétant et le sourire innocent de la jolie jeune fille en soquettes montantes. L’auteur est maintenant bien connu pour ses écrits qui abordent les maux de la société japonaise sous toutes leurs formes. Pour peu que l’on s’intéresse un minimum à la culture nipponne, il y a de fortes chances que les Kogaru ne soient pas de totales inconnues. Ces lycéennes qui n’hésitent pas à user de leurs charmes et de leur corps pour obtenir l’objet de leur désir (un sac Vuitton, une bague, un maillot de bain…) sont les représentantes d’un phénomène qui est loin d’être nouveau (le livre date de 1996), et qui a même inspiré plusieurs films.

Il y a du Bret Easton Ellis (tendance American Psycho) dans ce livre. Le côté description détaillée des vêtements notamment (marque, matière, prix). L’histoire principale, celle de la jeune Hiromi, est noyée dans les étiquettes de fringues, les paroles de chansons et les émissions de télé : il y a constamment un bruit de fond qui sert assez efficacement à plonger le lecteur dans le moment. Un moment bref puisque l’action se déroule sur une journée. Mais contrairement à American Psycho, ici, l’effet n’est jamais excessif ou lassant. Les 220 pages de ce court roman défilent à toute allure malgré l’absence de réel suspense. Hiromi va effectivement faire deux rencontres très particulières dont une marquera un tournant dans sa vie. Rien de plus. L’auteur se permet de faire passer un message de mise en garde, mais aucun jugement désapprobateur n’est porté sur son comportement ; elle est comme des milliers d’autres. Elle ne se pose pas la question de savoir si c’est bien ou mal, elle est juste dans l’optique de faire ce qu’il faut pour avoir tout de suite ce qu’elle désire. Tout ceci est normal pour elle. Aussi horrible que cela puisse paraître, le comportement des hommes à la recherche de ce type de compagnie ne m’a même pas paru si déviant que ça, sans doute parce que je l’ai totalement intégré comme commun dans la société japonaise (l’exception japonaise bien sûr ; en d’autres lieux, tout ceci serait réprouvé). Je suppose que ce livre a bien plus d’impact sur ceux qui ignorent tout de ce monde et découvre le phénomène. Personnellement, il ne m’a pas vraiment étonnée, mais il a apporté quelques informations complémentaires sur ce microcosme. Difficile d’avoir connaissance de la teneur des messages téléphoniques, par exemple, quand on ne parle pas la langue.

Il est évident que nous avons croisé des jeunes filles comme Hiromi et ses copines à Shibuya, certaines ne se cachent absolument pas. Il est aussi fort probable que nous ayons croisé des hommes comme ceux du livre sans le savoir. Et la prochaine fois que nous passerons dans ce quartier, on les remarquera sans doute. Au final, Love and Pop est une lecture plaisante et accessible, pas prise de tête, pas aussi inquiétante que la quatrième de couverture pourrait le laisser penser, et elle donne vraiment envie de continuer à (re)découvrir la société japonaise à travers les yeux de Ryû Murakami. Mais elle ne laissera pas un souvenir immémorable non plus.