Alice’s Adventures in Wonderland de Lewis Carroll

Alice's adventures in wonderlandDe temps à autre, il est bon de se replonger dans les classiques oubliés de son enfance, même si c’est initialement un peu à contre-cœur. Cela peut parfois se transformer en une très agréable surprise. Tel a été le cas avec Alice’s Adventures in Wonderland. De mémoire, il s’agissait des aventures d’Alice dans un monde totalement bizarre où elle faisait des rencontres qui ne l’étaient pas moins. Jusque là, le titre n’est pas trompeur. Il y avait un chat, un loir dans une théière (sans tarte au citron) et une chenille qui fumait. Une phrase culte avait néanmoins survécu au passage du temps, et, bien avant le célèbre « Chéri, ça va couper », il y avait eu le « Qu’on lui coupe la tête ! », à crier en cas de besoin à tout malotru récalcitrant, ou juste pour le plaisir.

Alice’s Adventures in Wonderland a été imaginé par Lewis Carroll à la demande de la jeune Alice : une petite fille bien chanceuse à plus d’un titre. Difficile aujourd’hui d’appréhender l’histoire avec le regard innocent d’un enfant, a fortiori quand la lecture peut être effectuée dans la langue d’origine du texte et enfin révéler tout le travail d’écriture et le génie de l’auteur qui se dissimulent entre les lignes. Car Lewis Carroll était non seulement mathématicien et grand amateur de logique et d’absurde mais également de jeux de mots, et Alice regorge de tout cela. Ce qui donne amplement matière à stimuler les esprits de tous les âges et à pousser à aller au-delà de la simple apparence d’une histoire farfelue. De manière assez inattendue, c’est aussi une grande source de sourires et rires. Dès les premières pages, il est quasiment impossible pour un adulte de s’en tenir au premier degré et/ou ne pas sentir les intentions de Carroll. La poursuite du Lapin Blanc et la chute dans le terrier posent les bases : ce monde est celui du rêve et l’absurdité environnante a quelque chose de malgré tout très familier et normal, et comme dans tout rêve, il y a probablement une interprétation psychanalytique à en faire, mais Alice soulève en premier lieu des questionnements beaucoup plus terre à terre…dans un sens. L’exemple fourni plus bas avec tale/tail met un avant l’un des nombreux jeux de mots totalement intraduisibles qui permettent d’avoir une réflexion en passant sur les subtilités du langage et l’aspect confus qu’il peut avoir parfois quand on ne le maîtrise pas encore. Et ce n’est que l’une des nombreuses incompréhensions d’Alice dans le livre. Les détournements des poèmes ramènent également le lecteur un minimum curieux ou averti vers le texte d’origine. Dans la même ligne d’idées, But do cats eat bats, I wonder? est une des premières questions en apparence saugrenues que se pose Alice lors de sa chute dans le terrier. Mais est-ce vraiment une question si absurde ou est-ce juste le contexte dans laquelle elle est posée qui la rend absurde ? N’est-ce pas une invitation à continuer de s’interroger sur les petits détails sans importance et sans relation apparente qui nous entourent ?

Du point de vue d’un adulte, il y a bien sûr un deuxième niveau de lecture possible qui donne au livre une toute nouvelle saveur. Car l’auteur n’est pas particulièrement tendre avec son héroïne et ne se prive pas de se moquer d’elle régulièrement et avec humour. La jeune Alice du livre a des traits propres à l’enfance. Elle ne cesse d’interrompre les histoires racontées par les autres en imposant le fil de ses pensées, et la remarque lui en est faite régulièrement sans qu’elle n’en tienne compte. Elle critique la politesse des autres alors qu’elle-même est loin d’être un exemple en la matière. Elle est rapidement frustrée par des petites contrariétés et peste. Il est même étonnant de ne pas la voir taper du pied pour signifier son mécontentement. Une enfant, malgré tout, qui aimerait parfois jouer les grandes (ce qui est très visible quand on prête attention à ses tournures de phrases qui imitent avec plus ou moins de succès celles des adultes), ou se faire toute petite pour se faire oublier. La légende dit que la vraie Alice se serait montrée un peu « autoritaire » pour avoir sur l’instant l’intégralité de l’histoire inventée pour elle par Lewis Carroll lors de la mythique promenade en bateau et n’aurait pu se contenter d’un banal : la suite au prochain épisode. L’auteur était visiblement fin observateur…

En parcourant un peu le net, il est possible de trouver des analyses du livre qui s’attardent plus sur l’aspect psychanalytique ou sur la critique déguisée de la société victorienne de l’époque. Ce dernier aspect est très certainement intéressant à explorer mais demande néanmoins plus de recherches et de connaissances sur le contexte historique entourant l’écriture de ce court roman, et également quelques indices sur l’histoire personnelle de Lewis Carroll. Pour aller plus loin, il est cependant possible de se reporter à une version annotée : The Annotated Alice: The Definitive Edition, qui est non seulement une très belle édition avec les illustrations de John Tenniel, mais elle propose surtout une analyse de l’oeuvre par un grand connaisseur du travail de l’auteur. Inutile de repréciser qu’il n’y pas d’autres moyens de vraiment profiter d’Alice’s Adventures in Wonderland que de le lire dans sa langue d’origine, aucune traduction n’étant malheureusement en mesure de lui faire honneur.


Voici un exemple des limites de la traduction, parmi tellement, tellement d’autres.

`You promised to tell me your history, you know,’ said Alice, and why it is you hate–C and D,’ she added in a whisper, half afraid that it would be offended again.
`Mine is a long and a sad tale!’ said the Mouse, turning to Alice, and sighing.
`It IS a long tail, certainly,’ said Alice, looking down with wonder at the Mouse’s tail; `but why do you call it sad?’ And she kept on puzzling about it while the Mouse was speaking, so that her idea of the tale was something like this:–

Traduction d’Henry Bué

« Vous m’avez promis de me raconter votre histoire, » dit Alice, « et de m’expliquer pourquoi vous détestez — les chats et les chiens, » ajouta-t-elle tout bas, craignant encore de déplaire.
La Souris, se tournant vers Alice, soupira et lui dit : « Mon histoire sera longue et traînante. »
« Tiens ! tout comme votre queue, » dit Alice, frappée de la ressemblance, et regardant avec étonnement la queue de la Souris tandis que celle-ci parlait. Les idées d’histoire et de queue longue et traînante se brouillaient dans l’esprit d’Alice à peu près de cette façon :

Traduction de R. et A. Prophétie.

« Vous avez promis de nous raconter votre histoire, vous savez, dit Alice… et de nous expliquer pourquoi vous haïssez les Ch… et les Ch… » Elle ajouta ces derniers mots à voix basse, craignant que la Souris ne fût de nouveau offensée. « Allons, nous attendons la queue de votre histoire.
– C’est une bien longue queue, et elle est bien triste, fit la Souris en se tournant avec un soupir vers Alice.
– C’est vrai, votre queue est bien longue ! » dit Alice en regardant serpenter par terre la queue de la Souris ; « Mais pourquoi dites-vous qu’elle est triste ? »
Et elle essaya en vain de le comprendre tandis que la Souris reprenait son récit :

Traduction de ? mais ça vient de

« Tu m’avais promis, te souviens-tu, dit Alice, de me raconter ton histoire et de m’expliquer pourquoi tu détestes les Ch… et les Ch… », ajouta-t-elle à voix basse, craignant de la froisser une fois de plus.
« Elle est bien longue et bien triste ! » s’exclama la Souris en soupirant et en regardant sa queue.
« Il est exact qu’elle est très longue, déclara Alice, en regardant la queue, elle aussi, d’un air stupéfait, mais pourquoi la trouves-tu triste ? »
Et, pendant que la Souris parlait, Alice continuait à se casser la tête à ce propos, de sorte que l’idée qu’elle se faisait de l’histoire ressemblait un peu à ceci…

One thought on “Alice’s Adventures in Wonderland de Lewis Carroll

  1. Joli article sauf que je ne suis pas sûre que j’aurais le courage de le lire en VO alors que, visiblement, les traductions semblent s’orienter vers des ‘nuances’ assez différentes.

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