Les Cordelettes de Browser de Tristan Garcia

Présentation de l’éditeur
Et si le temps s’arrêtait ? Si le monde était fini ?
Dans un roman qui devient une histoire rêvée de l’humanité, Tristan Garcia explore les conséquences de cette hypothèse stupéfiante.
Lorsque David Browser, explorateur spatial, arrive aux confins du cosmos, il arrête l’expansion de l’Univers. Condamnés à l’éternel présent, les hommes peuvent cependant revivre et modifier à loisir leur propre vie en manipulant des cordelettes enfouies dans une console individuelle.
En plusieurs récits qui se répondent et entrent en résonance, Tristan Garcia construit une galaxie de personnages survivant dans le temps immobile. Entre Dreamer Wallace âgé de dix mille ans, David Browser naufragé à la frontière de l’Univers, Anita qui déclenche en rêve des paysages nouveaux en tournant la vis centrale de la Terre, Viv qui monte et remonte jusqu’à la nausée une séquence clé de son existence, Eliedo et ses successeurs qui luttent pour restaurer le cours de l’Histoire…
Un fabuleux récit d’aventures s’engouffre dans un battement de cil, une intermittence de la réalité.
(Je maudis les 4èmes de couverture comme celle-ci. Elle aurait pu me gâcher la lecture si je l’avais lue avant le livre en lui-même, et ça me force à la répétition dans l’avis.)

Avis
L’immortel soupire. L’immortel s’ennuie. L’immortel oublie et s’oublie. Depuis que David Browser a stoppé l’expansion de l’univers, l’immobilisme condamne les hommes à essayer de tuer le temps ad vitam aeternam ; ce qu’ils font grâce à la console et les cordelettes qu’elle contient, avec plus ou moins de volonté et de succès. Dans ce monde aux tons blanc et vert, plus personne ne meurt, le quotidien n’est plus fait que de variantes d’une même répétition, il n’y a plus rien à découvrir, apprendre, comprendre. La notion de bonheur semble s’être elle-même fait happer par l’oubli qui grignote tout sur son passage petit à petit. Comment alors continuer à apprécier la vie quand elle n’est plus source de stimulations et que l’avenir n’offre plus de perspectives ? Comment vivre quand on ne peut plus mourir ? C’est un monde qui se révèle rapidement triste, étouffant, anxiogène ; un univers qui a besoin d’une nouvelle brèche pour respirer. Le faible nombre de dialogues ne fait que renforcer cette impression de silence et de solitude qui sont le quotidien perpétuel de ces protagonistes.

Les « vies » de Dreamer, d’Anita, de Viv, d’Elias, sont autant d’exemples très différents de façons dont il est possible de s’accommoder de l’éternité. Ce sont surtout tout autant d’exercices de style fabuleux auxquels se livre Tristan Garcia, et qui lui permettent de développer, le temps d’un chapitre, une ambiance, une idée, une histoire, qui n’ont à première vue aucun lien les unes avec les autres. Le roman se renouvelle sans cesse au fil des pages, explore des genres variés, surprend et multiplie les pistes de réflexion. Sous une apparente simplicité des phrases, le style est en fait très travaillé et donne à l’ensemble une efficacité extraordinaire. C’est visuel, c’est palpable, c’est immersif. Les sentiments sont là, forts, et quand tout bascule, la cassure est tellement nette que le lecteur s’en trouvera désarçonné à coup sûr. Le dernier tiers du livre, aussi désagréable soit-il, est un passage obligé qui permettra d’effectuer la transition d’un état d’équilibre à un autre. Il ne peut se faire sans heurts.

L’asthénie, le chaos, le réveil. Et un joli Rosebud en récompense. Même s’il a été malmené, le lecteur finit par reprendre son souffle tout en continuant de s’interroger : est-ce que la poursuite de l’immortalité doit continuer à s’affirmer comme une fin en soi pour l’homme ? Rien n’est moins sûr. La vision qu’en offre Tristan Garcia a le mérite d’aborder le thème de manière originale en inversant judicieusement pas mal de repères. Les Cordelettes de Browser est un roman de SF intelligent et frais qu’il serait bien dommage de bouder.


Lorsque les hommes eurent inventé tout ce qu’ils purent jamais imaginer, lorsqu’on crut que tout était fait et lorsqu’on en eut assez de penser que tout l’était, lorsqu’on devint las et blasé, lorsqu’on pensa que cette situation pourrait désormais durer un temps indéterminé – on considéra qu’au fondement des particules les plus fondamentales il y aurait des particules plus petites et qu’elles seraient identiques aux grandes ; on s’accorda sur l’idée qu’une fois la société parfaitement juste, elle n’en serait pas moins injuste ; on fut persuadé que chacun aurait à jamais son avis et que d’autres en auraient des différents ; on pensa que les plus belles œuvres d’art rejoindraient celles qui existaient déjà au panthéon universel et qu’elles ne seraient jamais qu’une autre manière de dire la même chose, d’un commun accord on parvint à la conclusion que tout était désormais égal.

Tout ce qui avait été pouvait apparaître à nouveau, dans les moindres détails, mais rien de plus n’adviendrait. C’était comme ça.

Et lustrant sa console de bambous, elle avait compris qu’avoir des regrets, c’était réaliser que le passé n’avait pas d’avenir.

Il fallait bien s’amuser dans ce monde où rien ne se passait plus.

Note : avis également publié sur Onirik.net