Avis : Alichino de Shurei Kouyu (version 2)


Initialement publié dans Mangascope n°2 sorti en mars 2005.

Luxe, lenteur et cruauté
Arrivé en France en juillet 2003 par la biais de Génération Comics, Alichino a fait une entrée discrète au rayon des shôjo fantastiques, aux côtés d’Angel Sanctuary de YUKI Kaori et X de CLAMP. Esthétique et glauque, le premier manga de KOUYU Shurei a quelque chose que les autres n’ont pas.

A une époque et en un lieu inconnus, des créatures magiques nommées alichinos hantent les humains cupides ou accablés par la tristesse pour mieux s’approprier leur âme en échange de l’accomplissement d’un vœu. La légende les dit avides de pouvoir, et leur cruauté n’a d’égale que leur beauté éthérée. Le sceau, objet ultime de leur convoitise, se matérialise sous la forme du jeune Tsugiri dont la pureté d’âme représente à la fois une source de pouvoir incomparable mais aussi leur possible annihilation. Pour le guider et le protéger de ses vampires de l’âme, Tsugiri est accompagné depuis la mort brutale de sa mère par Enju et Myobi, un alichino aux motivations encore obscures.

Noir c’est noir
Le lecteur est projeté dans ce monde sans autre forme de présentation. Un petit temps d’adaptation est donc requis pour rentrer dans l’histoire qui au premier abord peut paraître un peu complexe malgré le peu de personnages et le rythme de narration très lent. Car, oui, KOUYU Shurei aime prendre tout son temps pour mieux créer cette ambiance très particulière, à la fois oppressante et morbide. La mort est omniprésente autour de Tsugiri. Ne serait-ce que dans son passé avec la perte d’êtres chers mais aussi dans sa destinée qui paraît elle-même assez funeste. Il est finalement assez peu fait référence à la vie et la solitude des personnages amplifie l’impression de malaise. Ainsi évolue-t-on dans cet univers très froid et peu accueillant où chacun dévoile petit à petit ses charmes et ses poisons. Les personnages ont tous ce petit arrière-goût amer qui, derrière des apparences de parfaites innocences et de beauté angélique, révèle un très fort attrait pour la mort et le sadisme. Même le plus pur d’entre eux avoue éprouver un étrange bien-être quand il libère l’âme d’un alichino. Selon les goûts, on appréciera ou non le temps que passe l’auteur à explorer les personnalités et le passé des différents personnages au détriment de l’histoire en elle-même. L’impression générale étant tout de même que l’histoire a un potentiel certain mais que ça piétine franchement pour le moment.

Des dessins sublimes
Mais venons-en à ce qui n’aura échappé à personne à la vue des quelques vignettes alentour : le coup de crayon remarquable de l’auteur. Pour rappel, KOUYU Shurei est illustratrice avant d’être mangaka et ça se voit. Hommes androgynes aux yeux en amandes et franges effilées devant les yeux, jeunes femmes aux visages de poupées de porcelaine au regard démesuré et troublant dont les cils ne cessent de s’épaissir, et surtout les vêtements tout en dentelles, froufrous, corsets fleuris, plis et replis. Pour peu que l’on ne soit pas complètement hermétique au style gothique romantique façon Gackt époque Malice Mizer, il y a un vrai plaisir à s’attarder sur ces impressionnantes planches qui fourmillent de mille et un détails. Comme si les personnages passaient plus de temps à poser qu’à évoluer. Un sens du détail et de la précision qui explique d’ailleurs le délai d’attente d’en moyenne 15 mois entre chaque tome.

Avec un dessin d’une indéniable élégance et un rythme de parution très lent, Alichino est une sorte d’OVNI dans le monde du shôjo qui, faute de repreneur (Eyes Comics, qui prépubliait Alichino depuis 1998, a fermé ses portes en 2001), pourrait bien s’arrêter au bout de 3 tomes. On reste sur notre faim.