Avis : Entremonde d’Hiromi Goto

Synopsis : Mélanie Tamaki est une jeune adolescente très ordinaire, complexée, ronde et en échec scolaire. Elle n’a personne d’autre dans la vie que son imagination débordante et une mère malade.
Mais lorsque cette dernière disparaît, la jeune fille est contrainte par les menaces du terrifiant M. Gluant à accomplir sa destinée : briser le cycle éternel qui paralyse le monde des vivants, celui des morts et l’Entremonde.
Car Mélanie ignore que, au-delà de sa mère, c’est l’avenir du monde – ou plus précisément des mondes – et le sien qu’elle tient entre ses mains. (Baam!)

 

Avis : Au premier abord, la quatrième de couverture ne paye pas de mine. Une enfant mal dans sa peau se révèle être l’élue capable d’accomplir une mission qui changera le monde. Rien de bien original jusque là. Pourtant dès le prologue, les choses s’avèrent bien plus compliquées et profondes. Sans que ça soit dit de manière aussi claire, les trois royaumes dont il est question dans ce livre sont en fait les différentes étapes de la réincarnation : le royaume de la chair, le royaume de l’esprit et le fameux entremonde, une forme de purgatoire comme pourrait le concevoir la religion catholique. C’est dans ce monde que les hommes ayant récemment quitté le royaume de la chair viennent revivre en boucle les traumatismes de leur vie mortelle jusqu’à en ressortir grandis et apaisés et ainsi accéder au royaume de l’esprit. L’esprit finissant par s’épuiser, il retourne à la chair, le cycle reprend et ainsi de suite. Mais que se passe-t-il quand quelque chose vient perturber ce cycle perpétuel ? C’est ce que le lecteur va découvrir à travers le regard de Mélanie.

 

Ce qui surprend sans doute le plus dans ce roman destiné en premier lieu à un public jeune, c’est l’horreur et la violence auxquelles se retrouve confrontée Mélanie. Rares sont les livres pour enfants/ados qui dépeignent avec autant de détails des scènes de cauchemars comme celles-ci et arrivent à générer une réelle sensation de malaise. L’auteur fait elle-même référence à plusieurs reprises à sa source d’inspiration : l’Enfer, partie droite du triptyque Le Jardin des délices de Jérôme Bosch. Autant dire que si le purgatoire est devenu l’enfer, il ne fait pas bon s’y aventurer. Les êtres y sont difformes, leur cruauté est sans limite et les façons diverses et variées de mourir font froid dans le dos. D’ailleurs, il serait sans doute plus prudent de s’assurer que le futur lecteur de ce livre est bien prêt à s’y plonger afin d’éviter que lui-même fasse des cauchemars par la suite. Le lecteur adulte aura, lui, naturellement plus de facilité à prendre du recul et sera aussi plus à même d’apprécier les thèmes abordés et à percevoir la symbolique derrière l’histoire.

 

Le seul petit reproche que l’on pourrait faire à Entremonde, c’est l’immanquable ressemblance avec Le Voyage de Chihiro où une jeune fille pénètre dans un monde fantastique pour sauver ses parents d’un triste destin. Elle y entre en empruntant un tunnel et se retrouve dans la maison des bains en lieu et place de l’Hôtel des Mirages de l’entremonde. C’est là qu’elle rencontre un être terrifiant et intérieurement malade qu’elle arrivera à vaincre et soigner grâce à son courage et son intelligence. Là aussi il s’agit d’un voyage initiatique dans lequel le vilain petit canard va apprendre à ne pas se définir par rapport au regard des autres mais prendre conscience de sa vraie valeur et grandir intérieurement pour devenir une adulte. Mais cette comparaison est-elle vraiment gênante ? Pas vraiment. Hiromi Goto développe les mêmes thèmes, certes, mais elle le fait avec ses propres mots, sa propre vision des choses et quelle vision ! Curieusement, malgré le nom de l’auteur qui ne laisse que peu de doute quant à ses origines, le ressenti du livre évoque plus la Chine que le Japon. Les montagnes du début pourraient être Huang Shan, les Montagnes Jaunes, les amies de Mélanie ont des noms chinois et même le jade de la rate évoque plus le pays du milieu. Une chose est sûre en tout cas, c’est un dépaysement complet qui s’offre aussi bien à Mélanie qu’au lecteur. Un dépaysement parfois un peu dur mais passionnant et qui vaut vraiment le détour.

« Pourquoi je devrais me préoccuper que mes actions aggravent encore les choses ? Et puis, ça ne peut pas empirer beaucoup ! Et tout le monde s’en fiche ! Tout ce qu’on fait, c’est vivre nos petites vies stupides et pitoyables, et ensuite on meurt. » Elle se mit à sangloter. « On meurt, c’est tout, et moi je mourrai seule. Sans personne. » Mélanie s’effondra en larmes. Elle pleura pour tout ce qu’elle n’avait jamais été, tout ce qu’elle avait espéré et qui ne se produirait jamais. Elle pleura l’enfant qu’elle ne pouvait plus être.

Cet avis a été initialement publié sur Vampires & Sorcières