Station Eleven d’Emily St. John Mandel

Avis chapitrés

Présentation de l’éditeur : Un soir d’hiver à l’Elgin Theatre de Toronto, le célèbre acteur Arthur Leander s’écroule sur scène, en pleine représentation du Roi Lear. Plus rien ne sera jamais comme avant. Dans un monde où la civilisation s’est effondrée, une troupe itinérante d’acteurs et de musiciens parcourt la région du lac Michigan et tente de préserver l’espoir en jouant du Shakespeare et du Beethoven. Ceux qui ont connu l’ancien monde l’évoquent avec nostalgie, alors que la nouvelle génération peine à se le représenter. De l’humanité ne subsistent plus que l’art et le souvenir. Peut-être l’essentiel.

Avis :

Pouvez-vous nous en dire davantage sur la… enfin, sur ce que les gens doivent surveiller… les symptômes ? s’enquit le présentateur.
– Les mêmes que ceux que nous observons à chaque grippe saisonnière, mais en pire, répondit l’épidémiologiste.
– C’est-à-dire, par exemple… ?
– Des courbatures, des douleurs. Une soudaine poussée de fièvre. Des difficultés à respirer. Il faut savoir que la période d’incubation est très rapide. Si vous êtes exposé au virus, vous tombez malade en trois ou quatre heures et vous mourez au bout d’un jour ou deux.

Toute ressemblance avec la situation de ces dernières semaines est purement fortuite puisque le roman date de 2014. Emily St. John Mandel n’est certes pas la première à écrire sur une pandémie dévastatrice et ne sera certainement pas la dernière, mais il faut reconnaître que lire ce livre dans le contexte actuel lui donne une tout autre saveur. Comme si, d’un seul coup, il ne s’agissait plus totalement d’un roman post-apocalyptique imaginant le pire, mais d’une possibilité. Les premières scènes à Toronto sont, à ce titre, particulièrement glaçantes : un virus se propage très rapidement sur toute la planète, remplissant les hôpitaux bien trop vite et les transformant en mouroirs. Les similitudes s’arrêtent là puisque, dans Station Eleven, c’est une grippe porcine, venue de Russie et extrêmement contagieuse, qui tue en quelques jours et emporte peut-être 99 % de la population mondiale sur son passage ; un chiffre impossible à vérifier faute d’électricité et donc de moyens de communication. La civilisation s’est bel et bien effondrée du jour au lendemain et les rares rescapés vont devoir s’adapter pour survivre dans ce nouveau monde plein d’inconnues et de dangers.

Pour rendre compte des conséquences concrètes qu’a eues la pandémie, l’autrice propose aux lecteurs de suivre les itinéraires de plusieurs membres de la Symphonie, qui continuent de faire vivre le théâtre et la musique classique lors de leurs représentations à travers les USA, de quelques protagonistes plus isolés dont on ne comprend pas tout de suite le lien qui les unit aux autres et de personnages plus anecdotiques dont les noms ne seront même pas donnés. Le livre se veut choral et joue avec les flashbacks et les souvenirs pour faire resurgir le monde d’avant et, surtout, le moment précis où tout a basculé. Il y a d’ailleurs quelque chose de très juste dans les multiples descriptions de cet instant de stupeur où le cerveau résiste de toutes ses forces à la réalité qui s’impose implacablement autour de lui. Un déni qui, toute proportion gardée, est assez familier. Dommage que tous les personnages, dont l’héroïne, n’aient pas le charisme et la profondeur suffisants pour faire vivre efficacement leur tranche d’histoire personnelle. C’est, hélas, une des grandes faiblesses du récit.

Ce qui crée une forme de suspense et pousse malgré tout à tourner les pages, ce sont surtout les zones d’ombres que le récit éclaire par touches en suivant ces personnages principaux, dont certains se connaissaient ou se sont rencontrés juste avant le drame. Ils viennent petit à petit compléter une vision d’ensemble qui s’étale sur plus de 20 ans et tourne autour d’Arthur Leander et d’un illustré intitulé Dr. Eleven. Malgré quelques fausses pistes bien inutiles, ce qui inquiète dans Station Eleven, c’est cette plongée dans un monde où obscurantisme religieux, violence et oubli viennent entraver la vie de ceux qui ne demandent qu’à aller de l’avant et reconstruire une civilisation paisible. C’est là que se pose la question de la préservation de la mémoire et de la culture dans un monde remis à zéro avec ceux nés avant et assez vieux pour se raccrocher avec nostalgie à un monde qui est devenu de la SF pour ceux trop jeunes ou nés après.

Ce qui inquiète aussi, c’est justement qu’il s’agissait d’une situation avec laquelle on jouait encore à se faire peur à grand renfort de livres, de films et de séries il y a quelques mois, mais, depuis, il y a eu la pandémie, le confinement et la perspective d’une récession économique qui va exacerber les inégalités dans le monde, avec sans doute une montée de la violence. Encore une fois, toute proportion gardée. Mais ce qu’il faut bien retenir par-dessus tout, c’est que notre cerveau préférera toujours le déni et l’espoir que tout redevienne comme avant à l’acceptation du changement. Station Eleven aurait pu être un livre de plus parmi tant d’autres. Sa lecture a été entamée par hasard en février sans trop savoir à quoi s’attendre, elle s’est terminée presque trois mois plus tard. Il ne s’agissait plus de se faire peur, mais de réfléchir.

Inutile de préciser qu’il s’agit d’une histoire anxiogène à l’heure actuelle et qu’il serait sans doute bon d’attendre un peu avant de la lire. Mais, d’un autre côté, ce qui fait sortir ce livre du lot des livres moyens, c’est justement qu’il colle à l’actualité, ce qui en transforme la lecture et la portée. Sinon, vous pouvez toujours attendre quelques mois : la minisérie arrivera bientôt sur la plateforme HBO Max et le tournage avait, assez ironiquement, débuté en début d’année, juste avant vous savez quoi.