Dickinson

Avis en série

Rien dans les trois premières minutes ne laisse deviner au téléspectateur qui n’aurait pas vu la bande-annonce qu’il va regarder autre chose qu’une série très sérieuse sur la vie d’Emily Dickinson. Après une rapide présentation très factuelle de la vie de la poétesse, la caméra se pose sur le visage de la jeune femme dans son lit. Elle s’éveille au milieu de la nuit et s’empresse de prendre papier et crayon pour écrire frénétiquement un court texte. Son énergie créatrice est soudain interrompue par Lavinia, sa sœur, qui lui demande d’aller chercher de l’eau au puits à quatre heures du matin. Quand Emily demande si Austin, leur frère, ne peut pas s’en charger, Lavinia lui rappelle que, voyons !, Austin est un garçon. Ce à quoi Emily répond : This is such bullshit (c’est tellement de la merde). Voilà, en trois minutes, vous avez toute l’essence de la série. Nous sommes au début du XIXe dans le Massachusetts, les hommes et les femmes ont chacun leur place dans la société et Emily est une rebelle qui ne peut se satisfaire de cette situation. Elle va passer sa vie (ou tout du moins la première saison) à chercher des voies de contournement pour échapper à son destin. Elle refuse les barrières qui l’empêchent d’accéder à la même éducation que les hommes, elle refuse de se marier et de devenir la parfaite petite femme d’intérieur, elle veut s’amuser, aller au cirque, voyager et surtout elle veut écrire de la poésie. L’image qu’en donne la série semble assez éloignée de celle de la femme mélancolique et recluse que l’on peut se faire en parcourant sa biographie.

Inutile d’essayer de discerner la vraie Emily Dickinson dans son alter-ego sériesque, subtilement interprété par Hailee Steinfeld ; il n’y a pas de réel intérêt à vouloir faire la part des choses entre fiction et réalité. Surtout que cette réalité est toujours sujette à de nombreux débats. Lisait-elle Shakespeare ? Oui. Éprouvait-elle des sentiments plus qu’amicaux pour Sue ? C’est fort probable. A-t-elle pris de l' »opium récréatif » ? Pas si sûr. A-t-elle twerké sur I Like Tuh de Carnage ? Bien évidemment que non, mais la scène est absolument géniale. La lecture de cet article en anglais permet néanmoins de faire un peu le tri et de valider certains éléments.

On pourrait aisément reprocher à la série d’être bourrée d’anachronismes et de libertés prises avec la vérité, mais qu’on ne s’y trompe pas, chaque pas de côté a une raison d’être et sert l’histoire telle que la créatrice, Alena Smith, a voulu la revisiter. Les métaphores sont très nombreuses et derrière ce côté barré qui allège volontairement le ton pour cibler les jeunes adultes, il y a aussi ces chapes de plomb qui tombent sans prévenir pour rappeler les réalités de l’époque et qui, par un contraste fort, indiquent que là, il ne s’agit plus du tout de fiction. La question raciale revient régulièrement parce que c’est un sujet qui commence à diviser le pays à quelques années de la guerre de Sécession. Il y a bien sûr l’omniprésence de la mort qui décime les familles, emporte les êtres aimés et qui planera sur toute la vie d’Emily Dickinson jusqu’à imbiber une grande partie de sa production littéraire. Et bien sûr, il y a le regard porté sur la condition des femmes, cantonnées aux tâches ménagères dans un contexte religieux et social particulier. Sur ce point, la question ne se pose pas : Dickinson est une série profondément féministe où chaque personnage féminin est porteur de symboles très forts. Emily, sa sœur, sa mère, Sue, la couturière, la servante, les « amies » : toutes représentent une version de la femme avec chacune ses problématiques propres. Mention spéciale à Jane Krakowski, incroyable dans le rôle de la mère d’Emily. Sans doute l’un des personnages les plus travaillés et profonds de la série.

Dickinson est loin d’être une série parfaite ; elle souffre de quelques scènes faiblardes qui rendent l’ensemble assez inégal. Il est aussi possible qu’elle rebute ceux qui s’attendent à un vision plus sérieuse et réaliste. Malgré ces petits bémols, la rencontre entre un traitement moderne de l’adolescence et la société américaine du XIXe, totalement improbable sur le papier, fonctionne du feu de Dieu. La série est fraîche, drôle et bien plus intelligente qu’il n’y paraît. De par ses nombreuses extravagances totalement assumées, Dickinson a tout du petit plaisir coupable. Chaque épisode donne envie de voir le suivant et la première saison est définitivement trop courte. La suite arrivera en 2020. Vivement !

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