Nouilles froides à Pyongyang de Jean-Luc Coatalem

Avis chapitrés

Nouilles froides à PyongyangPrésentation de l’éditeur : Nul n’entre ni ne sort de Corée du Nord, le pays le plus secret de la planète. Et pourtant, flanqué de son ami Clorinde, qui affectionne davantage Valéry Larbaud que les voyages modernes, et déguisé en vrai-faux représentant d’une agence de tourisme, notre écrivain nous emmène cette fois sur un ton décalé au pays des Kim. Au programme : défilés et cérémonies, propagande tous azimuts, bains de boue et fermes modèles, mais aussi errances campagnardes et crises de mélancolie sur les fleuves et sur les lacs, bref l’endroit autant que l’envers de ce pays clos mais fissuré. Un journal de voyage, attentif mais distant, amusé parfois, jamais dupe, dans ce royaume énigmatique dont un diplomate américain affirmait récemment que l’on en savait moins sur lui que sur… nos galaxies lointaines.

Avis : Ah la Corée du Nord ! Sa capitale aux immeubles remarquables, ses statues gigantesques, ses grandes fêtes qui ébahissent le monde entier, sa population discrète et toujours très (très très) serviable, ses peintures omniprésentes, ses spécialités culinaires riches et variées et, bien sûr, sa campagne où règne le plus grand calme. Et à sa tête : une succession de personnalités uniques, intelligentes, inventives, ultra-attentionnées.
Venez visiter une des dernières dictatures communistes de type stalinien, vous en garderez un souvenir stupéfiant !

Il fallait oser. Il fallait ruser surtout. D’autres journalistes ont essayé et se sont cassé les dents à l’ambassade de Corée du Nord de Pékin. Et puis, la Corée du Nord, c’est un peu comme Vegas : ce qui se passe en Corée du Nord reste en Corée du Nord. Pourtant des témoignages d’occidentaux sortent, sous forme de BD comme Pyongyang de Guy Delisle, sous forme de photos aussi avec quelques professionnels ou travailleur de passage et sous forme de livres comme le présent ouvrage.

Jean-Luc Coatalem, rédacteur en chef adjoint à Géo, a habillement rusé puisque son ami et lui ont pu profiter d’une visite personnalisée du pays sous couvert d’exploration commerciale pour une agence touristique. Après tout, ce pays exotique au possible attire réellement les touristes et les voyages là-bas sont de plus en plus facilités. Pourtant la lecture seule de ce livre devrait suffire à décourager pas mal de curieux. L’auteur partait lui-même curieux et « enjoué », déformation professionnelle oblige, il devient de plus en plus amer au fur et à mesure qu’on lui ferme les portes au nez, que le planning de visites change du jour au lendemain, que ses requêtes ne sont pas entendues. Plus on avance dans le récit, plus le poids de la vaste comédie orchestrée au millimètre près se fait lourd. Visiter la Corée du Nord, c’est se déplacer dans un grand décor de cinéma auquel personne ne croit et peuplé d’acteurs jouant sans conviction le rôle que le parti leur a donné. Il finit donc par déconstruire systématiquement tous les procédés utilisés pendant la visite pour répandre la propagande d’État et siffler un maximum de devises étrangères aux visiteurs. Et pourtant, envers et contre tout, l’auteur garde la volonté de trouver du beau là où il n’y a que du drame et de la pauvreté. Une tâche quasi impossible quand il faut rester dans les clous pour ne surtout pas voir l’arrière du décor.

La Corée du Nord, c’est le totalitarisme dans toute sa splendeur avec culte de la personnalité, élimination des opposants, démonstration de force et occupation de l’esprit du peuple pour que, surtout, il ne pense pas à autre chose. Et pour ça, il y a l’ennemi extérieur, la terreur et la faim. Pas de grandes surprises ici. Le livre vaut cependant le détour parce qu’il est un regard de plus, le regard de quelqu’un qui s’implique dans son récit, partage une expérience très personnelle et sait y insuffler une distance, un humour et des réflexions décalées inspirées par les livres qu’il avait emportés dans sa valise. À cela se rajoute une très belle plume qui pourra rebuter ceux qui ne supportent pas d’aller chercher un dictionnaire en cours de lecture, mais satisfera grandement les amoureux des mots. Quant au futur voyage en Corée du Nord, c’est toujours hors de question.


– Vous ne le [un livre malencontreusement noyé] rapportez pas, monsieur Jean ?
– Écoutez, je ne peux plus le lire, les pages se sont…
– Alors, ils vont le détruire.
Et, après avoir donné son ordre sec, notre guide raccroche et relance la voiture. Avec la satisfaction d’avoir fait son devoir et de m’avoir protégé moi-même. Aurait-il vu Farenheit 451 de François Truffaut ? Dans ce film, inspiré du récit de science-fiction de Ray Bradbury, les livres sont passés au lance-flammes par des brigades spéciales car, selon les autorités, ils rendent leurs lecteurs « tristes et asociaux ». Non, il ne l’a jamais vu. En 2011, sans s’en douter, M. Kim le vit. (p144-145)

Allez, le voyage s’est déroulé sans encombre, j’ai de quoi écrire mon article, personne ne s’est douté de rien, enfin, j’ose le croire, mais quelque chose me pince le cœur, je ne reviendrai plus ici, je ne reverrai jamais ces trois Kim, ce n’était pas de méchants bougres, je les laisse survivre dans cette contrée de cinglés et de tortionnaires, qui sait s’ils n’auront pas d’ennui à cause de nous… (p235)

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