La Vénus à la fourrure de Leopold von Sacher-Masoch

18813718Quatrième de couverture
Il vénérait une Vénus de jardin, sage idole de pierre : Wanda von Dunajew va lui donner le goût des femmes de chair.
De la déesse de l’amour, Wanda possède la rousse splendeur, le caractère, la frivolité. Mais Séverin, gentilhomme des Carpates, a d’autres rêves encore. Plus que son amant, il désire être son esclave. Humiliation, violence, tortures de la jalousie : extase… D’un trait de plume sur un contrat, tous les abaissements lui sont promis. Jusqu’au tout dernier…
Ce chef-d’oeuvre de Sacher-Masoch – dont le nom a donné naissance au terme « masochisme » – a inspiré le dernier grand film de Roman Polanski, La Vénus à la fourrure.

Avis/analyse personnelle
L’élément déclencheur de cette lecture a véritablement été le film de Polanski que j’ai adoré, et ce malgré ma méconnaissance évidente de l’œuvre d’origine. Ce manque à ma culture est maintenant réparé.

Contrairement à ce que sa réputation pourrait laisser croire, ce livre n’est pas vraiment à ranger dans le rayon érotisme furieux. Certes sulfureux par le propos, il n’est guère propice à l’excitation recherchée par les amateurs de 50 nuances et autres productions porno-cochonnes à la mode actuellement. Il s’agit de littérature romantique teutonne, et pas des moindres, puisque l’auteur aura donné, grâce à cette oeuvre en particulier, son nom à la moitié des pratiques SM. On remerciera Sade pour l’autre moitié au passage.

Contrairement (encore) à ce que j’ai lu ça et là, j’ai eu du mal à trouver en quoi ce livre était misogyne et/ou été un reflet de la misogynie de l’auteur. J’ai beau avoir ouvert l’œil pendant ma lecture, rien ne m’a fait bondir de ma chaise. J’ai même trouvé que les choses étaient très claire dès le départ, puisque Wanda ne se cache pas d’être libertine et elle le vit plutôt bien.

– Mais, voulez-vous dire, qui se dresse contre les institutions sociales sera expulsé, stigmatisé, lapidé. Soit. Je m’y risque. Mes principes sont résolument païens, je veux vivre ma vie. Je me passe de votre respect hypocrite, je préfère être heureuse. Les inventeurs du mariage chrétien ont bien fait d’inventer en même temps l’immortalité. Pourtant, je ne pense pas vivre éternellement et lorsque je rendrai mon dernier soupir ici-bas, que tout sera fini pour moi, Wanda von Dunajew, que m’importe que mon esprit pur rejoigne le chœur des anges ou que de ma poussière naisse un être nouveau ? Puisque je ne vivrai pas telle que je suis, pour quelles raisons devrais-je renoncer à quoi que ce soit ? Appartenir à un homme que je n’aime pas, seulement parce qu’un jour je l’ai aimé ? Non, je ne renonce à rien, j’aime celui qui me plaît et je rends heureux celui qui m’aime. Est-ce odieux ? Non, c’est bien plus beau que de me réjouir cruellement des supplices que suscitent mes charmes et de m’éloigner du pauvre diable qui se consume pour moi, en feignant la vertu. Je suis jeune, riche et belle, et ainsi, telle que je suis, je vis sereinement pour le plaisir et la jouissance.

Elle ne fait pas miroiter à Séverin un avenir rose bonbon avec enfants à la clé, tout au plus une osmose amoureuse et intellectuelle temporaire destinée à s’étioler au fil des mois. Là où la relation n’est pas équilibrée, c’est que lui n’en tient pas compte ; au contraire, le fait que cette femme soit si libre stimule chez lui le besoin de s’attacher à elle et de la retenir par le biais d’un contrat et il met tout en œuvre pour la convaincre que ce rôle de dominatrice ne le plongera que d’autant plus dans l’adoration absolue de sa personne. Dans la tête de Séverin, c’est, après tout, ce que toute femme réclame de par sa nature. À force d’insistance, elle finit par accepter par curiosité, par jeu et par amour, mais il est assez évident qu’elle n’a pas le sadisme dans le sang.

Vous avez une manière bien à vous d’échauffer l’imagination, d’exciter les nerfs et d’accélérer le pouls de qui vous écoute. En vérité, vous êtes un homme à corrompre une femme, entièrement.

Elle a parfois du mal à doser les mauvais traitements qu’elle inflige et à construire la relation sur la base de ce lien maîtresse/esclave. Le désir de souffrances physiques et psychologiques de Séverin (le masochisme donc), malgré son énonciation très claire elle-aussi, finit par ne plus être pleinement satisfaisante de son point de vue. Tout comme il était couru d’avance que la lassitude la gagnerait et qu’à partir du moment où elle ne l’aimerait plus, ses actes de sadismes deviendraient erratiques et sans respect des attentes de son esclave. Il essaye alors en vain de capter son attention en allant dans la surenchère de son asservissement, jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus et qu’il sorte enfin de sa transe masochiste. C’est à ce moment-là qu’il en vient à dire :

J’ai été un âne et j’ai fait de moi l’esclave d’une femme comprends-tu ? D’où la morale de l’histoire : qui se laisse fouetter mérite d’être fouetté… Mais, comme tu vois j’ai bien supporté les coups, le brouillard rose suprasensuel de mon imagination s’est dissipé et personne ne pourra plus me faire prendre les guenons sacrées de Bénares ou le coq de Platon pour l’image de Dieu.

Un auto-flagellation finale puisqu’il reconnaît lui-même qu’il n’a eu que ce qu’il avait réclamé. Ce qu’il digère peut-être mal, c’est l’échec de la relation, que le lecteur devinait vouée à l’échec depuis le début. Mais il ne condamne pas la femme, il se frappe lui-même le front.

À noter que je fais partie de ceux qui estiment que la phrase suivante – un simple constat – dénote plus du féminisme que de la misogynie :

C’est que la nature de la femme et le rôle que l’homme lui donne actuellement font d’elle son ennemie : elle ne peut être que son esclave ou son tyran, mais jamais sa compagne. C’est seulement lorsqu’elle lui sera égale en droits, quand elle le vaudra par l’éducation et le travail, qu’elle pourra le devenir. Être le marteau ou l’enclume, nous n’avons pas d’autre choix aujourd’hui.

Pas mal dit pour un livre datant de 1870.