11 février 2017

L’Homme qui marche de Jirô Taniguchi

Note : Avis préalablement posté sur CinémAsie le 16 septembre 2013 avec la note contemplative de 4/5.

Avis : S’il est bien un manga de Taniguchi qui n’est pas si simple à appréhender qu’il n’y paraît, c’est bien L’Homme qui marche. Comparé à Quartier lointain où le lecteur peut se permettre de rester passif et se laisser porter par le scénario, ici, il faut accepter le défi de se glisser dans la peau du personnage principal, de faire l’effort de voir avec ses yeux. Sans ça, le livre doit perdre une grande partie de sa saveur et paraître bien ennuyeux.

Comme avec les haïkus, il est fort probable qu’aucune sensation ne ressortira des scènes si aucun lien intime ne se fait avec le lecteur. Heureusement, les situations sont suffisamment communes pour évoquer quelque chose chez la plupart d’entre nous. La première neige de l’hiver dont on a presque l’impression de sentir l’odeur, ce bout de paysage qui retient notre attention au détour d’une rue et qui devient soudain un endroit pour lequel on éprouve une inexplicable affinité et que l’on veut s’approprier à sa façon.

L’homme qui marche vient d’emménager et part à la découverte de sa nouvelle ville. On ne connaît pas grand-chose de l’un comme de l’autre, mais est-ce important ? C’est l’occasion pour lui de retrouver des choses familières lui rappelant son enfance, de partager des moments avec les gens qui l’entourent et surtout avec la nature. Un moyen de construire des souvenirs propres à cette ville aussi. Toutes ces situations donnant lieu à de grands instants de poésie, de bonheur et de sérénité où le temps semble s’arrêter pour mieux être dégusté. Les silences prennent alors un sens nouveau souvent très touchant. Et pour ça, Taniguchi n’a pas eu à inventer des scénarios alambiqués. Simplicité de l’histoire pour un dessin maîtrisé d’une grande précision semble être le seul tour de magie réalisé par l’auteur. Âmes insensibles s’abstenir.

10 février 2017

Avis : L’Homme qui mit fin à l’Histoire de Ken Liu

Quatrième de couverture : Futur proche.
Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.
Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire.

Avis : Que rajouter après une quatrième de couverture qui, finalement, dit tout du livre ? Peut-être insister un peu plus sur le dilemme que poserait le procédé de voyage dans le temps tel que décrit ici. Ce thème a largement inspiré les auteurs de S.F., mais ici, il y a un piège : l’unicité. Un seul voyage sans interaction possible avec l’environnement pour une seule personne à une période très précise qui deviendra inaccessible par la suite. Un one-shot pour faire la lumière sur un moment de l’Histoire. Un rêve pour tout historien à n’en pas douter, sauf que se pose alors la question de la validité du témoignage. Comment s’assurer que celui-ci sera complet, impartial, non biaisé par l’observateur et qu’il n’apportera pas son lot de questions auquel il n’y aura plus moyen de répondre ? Comment remplacer les suppositions et le travail de recherche toujours dépendant d’un contexte pour obtenir enfin les faits ? Comment obtenir une vérité indiscutable et la protéger de toute modification ultérieure qui la plierait à telle ou telle raison d’État ? Surtout dans la mesure où le livre traite abondamment de négationnisme.

Ken Liu prend pour sujet de démonstration l’histoire sordide de l’Unité 731. Et d’appuyer sur le fait qu’il est parfois difficile de faire admettre à une nation entière qu’elle a les mains couvertes de sang. Attention, mise en abyme curieuse à la clé. Tout comme les scientifiques de l’histoire qui sont soupçonnés de partialité, difficile d’oublier que Ken Liu est un auteur américain d’origine chinoise qui parle d’exactions japonaises perpétrées en Chine. L’idée n’étant pas ici d’atténuer le propos en le soupçonnant de patriotisme ou de propagande, mais, au contraire, de souligner que sa voix ne sera pas entendue par tous justement à cause de ces éternelles rivalités Japon/Chine qui ne facilitent pas la reconnaissance de la vérité historique (voir aussi le massacre de Nanjing et les femmes de réconfort). Ce qui appuie justement le propos du livre : qui pour raconter l’Histoire ? Pour certains, dans le livre comme dans la réalité, la voix d’un Chinois ne pourra pas être entendue. Tout comme les voix de ceux ayant survécu à l’Unité 731 ou y ayant œuvré. La manipulation et la théorie du complot sont plus crédibles que la vérité. On se prend donc rapidement à rêver de la réalité d’un tel procédé et d’un moyen de le rendre incontestable ne serait que pour clouer le bec une bonne fois pour toutes à une frange nauséabonde de l’humanité. Et encore plus par les temps qui courent.

10 février 2017

Avis : La La Land de Damien Chazelle

Présentation Allo Ciné : Au cœur de Los Angeles, une actrice en devenir prénommée Mia sert des cafés entre deux auditions.
De son côté, Sebastian, passionné de jazz, joue du piano dans des clubs miteux pour assurer sa subsistance.
Tous deux sont bien loin de la vie rêvée à laquelle ils aspirent…
Le destin va réunir ces doux rêveurs, mais leur coup de foudre résistera-t-il aux tentations, aux déceptions, et à la vie trépidante d’Hollywood ?

Avis :

♫♪ City of stars
Are you shining just for me? ♫♪

Petit air entêtant qui ne me quitte presque plus depuis quelques jours. Et si ce n’est pas City of Stars, c’est Another Day of Sun. J’en suis même rendue à faire des glissades aussi élégantes que possible sur mon carrelage en chantant (faux). Je suis foutue, je crois. J’ai des larmes paillettes plein les yeux.

Pourtant, ce n’était pas gagné. Passé la scène d’introduction bluffante, j’ai vraiment eu du mal avec le côté « moderne » du film. C’est comme s’il manquait un charme que j’attendais et qui ne venait pas alors que La La Land passe son temps à rendre hommage à Singing in the Rain, Jacques Demy, West Side Story, Un Américain à Paris, etc. Il m’a également paru un peu maladroit par endroits ; il y a clairement des longueurs et des scènes qui ne fonctionnent pas vraiment au milieu. Je me suis souvent prise à imaginer ce que Woody Allen aurait pu faire de cette histoire douce-amère. On retrouve non seulement une de ses actrices fétiches, mais aussi sa façon de filmer les tête-à-tête entre les personnages et les relations de couple. C’était un peu troublant et ça m’a vraiment donné envie de revoir Everyone Says I Love You, un de mes Allen préférés.

Mais ce film a quand même un petit quelque chose. Il n’est pas parfait, il n’est pas aussi brillamment réalisé que Whiplash, mais il est plus profond qu’il n’y parait. Ce n’est pas juste une comédie romantique sur fond de musique et de cinéma. J’ai d’ailleurs été peu touchée par la naissance de l’amour entre les deux personnages, tout juste amusée ; la sauce ne prenait pas, surtout avec le passage à vide au milieu du film, mais j’ai trouvé la fin tellement brillante et puissante, comme si on touchait une vérité l’air de rien. Du rêve, de la désillusion, de l’espoir, des regrets, de l’amour, du bonheur… et quelques mouchoirs bien humides. La La Land ne pouvait pas mieux porter son titre.

♫♪ Here’s to the ones who dream
Foolish as they may seem
Here’s to the hearts that ache
Here’s to the mess we make ♫♪

Il serait peut-être judicieux de s’imprégner un peu de la BO avant de voir le film, surtout de ses paroles, parce qu’à la première vision, j’ai eu du mal à me retrouver entraînée par la mélodie d’un côté, la danse d’un autre et faire en plus attention à la signification des paroles qui viennent souligner l’histoire, tout en essayant de retrouver les références. Trop d’informations pour mon petit cerveau. Voir le film en VO sous-titrée semble aussi être une bonne idée, plutôt que d’avoir à jongler entre les chansons en anglais et le reste doublé. Surtout dans la mesure où, parfois, ça parle et ça chante en même temps.

Sur ce, je retourne chanter (faux) en glissant comme je peux sur le carrelage.

♫♪ Ba-ba-da-ba da-ba-da-ba
Ba-ba-ba ba-da-ba-da-ba
Ba-ba-ba ba ♫♪

7 février 2017

12 livres à lire en 2017

On ne perd pas les bonnes habitudes en 2017 avec ce tag piqué chez Chani qui l’a elle-même piqué chez PKJ.

1) Le livre le plus attendu en 2017.

2) Un livre de votre pile à lire que vous voulez absolument lire cette année.

3) Un roman PKJ.
A priori, aucun.

4) Un livre d’un auteur que vous aimez beaucoup.

5) Un livre d’un auteur que vous n’avez jamais lu auparavant.

6) Un livre que vous êtes sûre d’aimer.

7) Le livre qui vous intrigue le plus.

8) Une suite de série.
Le Château des étoiles, tome 3 : les Chevaliers de Mars d’Alex Alice. Il sort le 26 avril prochain.

9) Une fin de série.

10) Un livre que vous avez envie de lire, mais dont vous ne savez presque rien.

11) Un livre d’un auteur de votre nationalité.

12) Un livre avec une narration proposant des points de vue multiples.
Bah, avec un peu de chance, on aura The Winds of Winter de George R.R. Martin cette année…

3615 Code Qui n’en veut

4 février 2017

Avis : Lettre à celle qui lit mes romances érotiques et qui devrait arrêter tout de suite de Camille Emmanuelle

Présentation de l’éditeur : « L’homme est blanc, dominant, riche, musclé, performant sexuellement et pénétrant. La femme est blanche aussi, pauvre, pénétrée, elle attend qu’un homme la comble sexuellement (et si possible la comble aussi de cadeaux). »
Les romances érotiques se suivent et se ressemblent : la femme et l’homme répondent à des stéréotypes étriqués, leurs interactions sont autant simplistes que convenues et le désir féminin doit se cantonner à quelques clichés hyper réducteurs.
Quant aux maisons d’édition friandes de ce genre littéraire, qui séduit de plus en plus de lectrices, elles empruntent à la production industrielle ses méthodes et ses cadences. Saviez-vous que chaque personnage doit avoir une blessure secrète ? Qu’il y a des tapis en poils de bête sur lesquels il ne fait pas bon faire l’amour ? Que six jours peuvent suffire à écrire une romance ? Ou encore que chaque personnage a une « fiche » consignée sur un tableau Excel ?…

Camille Emmanuelle, qui a écrit sous pseudo une douzaine de romances érotiques, nous ouvre les portes de ce genre littéraire qui, à force de favoriser une sexualité normalisée, devient un obstacle à une réelle libération sexuelle de la femme. Avec la verve qui la caractérise, elle dénonce l’éternelle comédie qu’on veut, encore, faire jouer à l’homme et à la femme.

Avis : Vous les entendez les mâchoires qui se crispent et les ongles qui grincent sur le tableau noir à la lecture du titre de ce livre ? « Quoi ? Encore quelqu’un qui vient cracher sur la romance ? Mais laissez-nous lire en paix, bordel à queue ! »
Eh bien justement, le but de Camille Emmanuelle ici n’est pas d’empêcher les gens de lire ce qu’ils veulent quand ils veulent pour les raisons qu’ils veulent. Il ne manquerait plus que ça ! Non, la critique est plus profonde. En une citation, tout est (presque) dit :

Alors que j’écris ce livre, un jour, une journaliste m’appelle pour me poser des questions sur « le boom de la littérature érotique ». « C’est quand même une bonne nouvelle, toutes ces femmes qui écrivent des romances érotiques, et toutes ces lectrices qui en lisent, non ? » me demande-t-elle. « Oui et non », lui réponds-je. Oui, c’est une bonne nouvelle que la littérature érotique sorte de la catégorie « sous-genre » et se développe. […] Oui, c’est super que des femmes lisent des textes de cul sans en avoir honte. […] Mais non, ce n’est pas une bonne nouvelle si cela a pour conséquence la fabrication massive de romances dites modernes mais en réalité extrêmement rétrogrades, qui se disent « légères » mais qui sont tout simplement écrites avec des moufles, et enfin qui sont censées exciter mais qui enferment les fantasmes féminins dans des produits packagés à 3,99 euros. Des femmes auteures sont publiées en masse ? Clap clap clap. Mais si c’est pour vous enfermer, toi, Manon, et toutes les lectrices dans un sentimentalisme puritain et conservateur, où est l’émancipation, où est le progrès ? p. 125-126

Allez, on souffle, on décrispe les doigts, on se détend.

Celles et ceux qui ont lu Sexpowerment, le sexe libère la femme (et l’homme) savent déjà que l’auteur est en lutte contre les injonctions et surtout milite pour une réappropriation de la sexualité par les femmes dans un but d’épanouissement personnel, peu importe les qu’en-dira-t-on. Ce qui ne manquera pas de redéfinir, à terme, la relation homme/femme dans la société tout entière, et ça ne pourra pas lui faire de mal vu les tensions actuelles. Normal donc de partir en lutte contre une branche de la littérature qui continue à véhiculer une certaine idée du couple, de la vie à deux, de la sexualité, de la maternité et du long fleuve tranquille. Et ce n’est pas juste certaines romances qui sont visées, c’est aussi toute une partie de la presse féminine et ses marronniers. Les questions que soulève l’auteur sont les suivantes : comment vit-on ou construit-on un couple quand on a été abreuvé parfois jusqu’à l’overdose d’injonctions au bonheur, à la performance et à la perfection, à la jouissance, à être la meilleure épouse, la meilleure maman et la meilleure putain (mais pas trop), à montrer des signes extérieurs d’épanouissement même si c’est faux (Si à 40 ans, tu n’as pas un diamant, tu as raté ta vie ma pauvre fille) ? Ne serait-il pas utile, parfois, de repenser tout ce que l’on croit devoir être pour plaire aux autres ? De repenser cette conformité à une norme qui empêcherait d’être vraiment soi, d’être tout simplement bien dans ses baskets, ou ses escarpins, et pourquoi pas opter pour cette même norme parce qu’elle nous convient bien finalement ? Comme dit Camille Emmanuelle, elles sont où les héroïnes qui se masturbent, qui jouent avec des sex-toys seules ou en couple, qui ne veulent pas se marier, qui sont gender fluid, qui ne veulent pas d’enfants, qui ne veulent pas vivre avec l’autre et qui n’attendent pas le seul, l’unique, avec qui passer les 60 ans de vie qu’il leur reste ? Juste pour montrer que les variations autour de l’amour et de l’engagement existent et qu’il faut se donner le choix.

En voyant mon personnage secondaire devenir hétéro en une journée, je me pose la question suivante : est-il possible d’écrire des romances qui ne soient pas dans la reproduction d’un schéma hétéro-normé, mais qui interrogent la société, ses normes et intègre sa joyeuse diversité ? (p. 105)

Oui, heureusement qu’il y a une joyeuse diversité dans la réalité.

Camille Emmanuelle a donc travaillé pour un éditeur de romances en particulier (même si elle ne le cite pas, il n’est pas difficile à identifier à la lecture), elle ne vise pas tous les éditeurs, elle dit même du bien du concurrent le plus célèbre. Elle ne cache pas qu’elle a dû se mettre à écrire pour payer son loyer et que c’était du travail de commande répondant à des critères précis pour optimiser la rentabilité des produits. Elle a dû plier. Mais elle a aussi fait le choix de décrypter par la suite tout son travail d’auteur et le traitement éditorial de sa production, et le constat est affligeant. Pire, les avis sur ces séries destinées à être hautement addictives, écrites sous un pseudo américain pour faire genre, deviennent risibles à partir du moment où on connaît l’envers du décor. C’est comme découvrir le truc derrière un tour de magie et rire un peu jaune. On s’est bien fait avoir quand même. Là, c’est le niveau zéro de la création artistique, tout est stéréotypé, calibré, ciblé, analysé, corrigé, lissé, hétéro-normé. Et on caresse le lecteur dans le sens du poil sur les réseaux sociaux pour lui dire et redire que son plaisir est la seule raison de vivre de l’éditeur. La preuve que la mécanique est bien huilée, c’est qu’à la fin, tout le monde est content : l’éditeur qui produit à pas cher et se remplit les poches et le lecteur qui lit ça au soleil en quelques heures et prend son pied. Est-ce que ce dernier rirait jaune après coup s’il lisait ce livre de Camille Emmanuelle ? Parce qu’il se fait bien avoir quand même. Mais vraiment profond.

Ce petit pamphlet aussi hilarant (si si, même les voisins m’ont entendu rire à gorge déployée) que désolant est surtout une mise en accusation des pratiques d’un éditeur précis qui croit mieux savoir. Savoir quoi ? Ce qui rapporte. Peu importe que le lecteur passe pour une vache à lait. C’est toujours la même histoire, toujours la même trame, pas de pas de côté, il faut rester dans les clous pour que la lectrice reste dans sa zone de confort et continue à consommer sans se poser de question. C’est aussi le fonctionnement de la télé par moments finalement. Quelqu’un quelque part croit savoir ce que le téléspectateur veut voir et l’abreuve uniquement de ça. Quelle n’est pas la surprise des chaînes qui font un pas de côté de temps en temps et se rendent compte que, finalement, le spectateur a peut-être un goût pour des programmes un peu plus exigeants et déroutants et que, ça aussi, ça fait du bien à tout le monde. Pourquoi en serait-il alors autrement dans le monde de la romance ?