26 août 2014

Aucun souvenir assez solide d’Alain Damasio

souvenirPrésentation de l’éditeur
Une cité de phares noyée par des marées d’asphalte où la lumière est un langage. Une ville saturée de capteurs qui dématérialise les enfants qui la traversent. Un monde où la totalité du lexique a été privatisée. Un amant qui marche sur sa mémoire comme dans une rue… En dix nouvelles ciselées dans une langue poétique et neuve, Alain Damasio donne corps à cet enjeu crucial : libérer la vie partout là où on la délave, la technicise ou l’emprisonne. Redonner aux trajectoires humaines le sens de l’écart et du lien. Face aux hydres gestionnaires qui lyophilisent nos cœurs, l’imaginaire de Damasio subvertit, perfore les normes et laisse à désirer. C’est un appel d’air précieux dans un présent suturé qui sature.

Avis

- Vous êtes qui, vous ?
- Je suis le Désir. Mais ici, on m’appelle Cut.
Il a l’air tout à fait sain et humain, si ce n’est ses pinces coupe-boulons à la place de ses bras.
- Si vous êtes le Désir, vous devriez être dans le réseau avec les autres…
- Vous croyez ? C’est mon frangin le Besoin qui se balade dans le réseau. Moi je suis là pour couper les câbles. Remettre de la distance. Je les déconnecte. Je casse le continuum. J’aère tout ça, quoi. Ce sont des ados, ils ont besoin de fusion pour s’oublier, pour ne pas avoir à se construire. Je leur apprends à articuler l’écart. Ils n’aiment pas ça.

Cet extrait, je l’ai lu chez Maïa Mazaurette sur GQ, où elle ne parle pas que de fesses. Il m’a convaincue d’investir dans l’achat de ce recueil de nouvelles. Bien m’en a pris, j’ai découvert un auteur. Mais attention, ce n’est pas un auteur que l’on aborde facilement, il faut avoir un minimum de plasticité cérébrale, car l’écriture est aussi belle que la construction des récits est complexe.

Chaque histoire nécessite un temps d’adaptation pour s’imprégner du style, du vocabulaire spécifique, de la logique propre d’un nouveau monde et des personnages bien sûr. Autant dire que chaque début de nouvelle est laborieux. Mais qu’est-ce que l’effort en vaut la peine ! Alain Damasio a une écriture magique, métaphorique, inventive (à souligner de 3 traits épais), rafraîchissante. Il surfe sur l’écologie, la technologie et les nouvelles technologies, les mythes. Il propulse dans le futur, dans un monde alternatif, on ne sait où mais on y est. Je n’ai jamais lu quelque chose de comparable et, pourtant, Catherine Dufour m’avait déjà filé une sacrée claque avec son Goût de l’immortalité. Là, c’est encore plusieurs crans au-dessus. Il n’y a qu’une nouvelle sur les dix qui m’a laissée sur le bord de la route ; impossible de rentrer dedans, pas de révélation finale, que de la perplexité et de l’incompréhension. C’est dommage, c’était presque un sans-faute. Inutile de préciser qu’à la première occasion, je vais me jeter sur le reste de sa production, mais pas tout de suite, là,il faut que je digère.

Cet ouvrage est vivement recommandé aux amoureux des mots, qu’ils soient amateurs de SF ou pas.

23 août 2014

La Vénus à la fourrure de Leopold von Sacher-Masoch

18813718Quatrième de couverture
Il vénérait une Vénus de jardin, sage idole de pierre : Wanda von Dunajew va lui donner le goût des femmes de chair.
De la déesse de l’amour, Wanda possède la rousse splendeur, le caractère, la frivolité. Mais Séverin, gentilhomme des Carpates, a d’autres rêves encore. Plus que son amant, il désire être son esclave. Humiliation, violence, tortures de la jalousie : extase… D’un trait de plume sur un contrat, tous les abaissements lui sont promis. Jusqu’au tout dernier…
Ce chef-d’oeuvre de Sacher-Masoch – dont le nom a donné naissance au terme « masochisme » – a inspiré le dernier grand film de Roman Polanski, La Vénus à la fourrure.

Avis/analyse personnelle
L’élément déclencheur de cette lecture a véritablement été le film de Polanski que j’ai adoré, et ce malgré ma méconnaissance évidente de l’œuvre d’origine. Ce manque à ma culture est maintenant réparé.

Contrairement à ce que sa réputation pourrait laisser croire, ce livre n’est pas vraiment à ranger dans le rayon érotisme furieux. Certes sulfureux par le propos, il n’est guère propice à l’excitation recherchée par les amateurs de 50 nuances et autres productions porno-cochonnes à la mode actuellement. Il s’agit de littérature romantique teutonne, et pas des moindres, puisque l’auteur aura donné, grâce à cette oeuvre en particulier, son nom à la moitié des pratiques SM. On remerciera Sade pour l’autre moitié au passage.

Contrairement (encore) à ce que j’ai lu ça et là, j’ai eu du mal à trouver en quoi ce livre était misogyne et/ou été un reflet de la misogynie de l’auteur. J’ai beau avoir ouvert l’œil pendant ma lecture, rien ne m’a fait bondir de ma chaise. J’ai même trouvé que les choses étaient très claire dès le départ, puisque Wanda ne se cache pas d’être libertine et elle le vit plutôt bien.

- Mais, voulez-vous dire, qui se dresse contre les institutions sociales sera expulsé, stigmatisé, lapidé. Soit. Je m’y risque. Mes principes sont résolument païens, je veux vivre ma vie. Je me passe de votre respect hypocrite, je préfère être heureuse. Les inventeurs du mariage chrétien ont bien fait d’inventer en même temps l’immortalité. Pourtant, je ne pense pas vivre éternellement et lorsque je rendrai mon dernier soupir ici-bas, que tout sera fini pour moi, Wanda von Dunajew, que m’importe que mon esprit pur rejoigne le chœur des anges ou que de ma poussière naisse un être nouveau ? Puisque je ne vivrai pas telle que je suis, pour quelles raisons devrais-je renoncer à quoi que ce soit ? Appartenir à un homme que je n’aime pas, seulement parce qu’un jour je l’ai aimé ? Non, je ne renonce à rien, j’aime celui qui me plaît et je rends heureux celui qui m’aime. Est-ce odieux ? Non, c’est bien plus beau que de me réjouir cruellement des supplices que suscitent mes charmes et de m’éloigner du pauvre diable qui se consume pour moi, en feignant la vertu. Je suis jeune, riche et belle, et ainsi, telle que je suis, je vis sereinement pour le plaisir et la jouissance.

Elle ne fait pas miroiter à Séverin un avenir rose bonbon avec enfants à la clé, tout au plus une osmose amoureuse et intellectuelle temporaire destinée à s’étioler au fil des mois. Là où la relation n’est pas équilibrée, c’est que lui n’en tient pas compte ; au contraire, le fait que cette femme soit si libre stimule chez lui le besoin de s’attacher à elle et de la retenir par le biais d’un contrat et il met tout en œuvre pour la convaincre que ce rôle de dominatrice ne le plongera que d’autant plus dans l’adoration absolue de sa personne. Dans la tête de Séverin, c’est, après tout, ce que toute femme réclame de par sa nature. À force d’insistance, elle finit par accepter par curiosité, par jeu et par amour, mais il est assez évident qu’elle n’a pas le sadisme dans le sang.

Vous avez une manière bien à vous d’échauffer l’imagination, d’exciter les nerfs et d’accélérer le pouls de qui vous écoute. En vérité, vous êtes un homme à corrompre une femme, entièrement.

Elle a parfois du mal à doser les mauvais traitements qu’elle inflige et à construire la relation sur la base de ce lien maîtresse/esclave. Le désir de souffrances physiques et psychologiques de Séverin (le masochisme donc), malgré son énonciation très claire elle-aussi, finit par ne plus être pleinement satisfaisante de son point de vue. Tout comme il était couru d’avance que la lassitude la gagnerait et qu’à partir du moment où elle ne l’aimerait plus, ses actes de sadismes deviendraient erratiques et sans respect des attentes de son esclave. Il essaye alors en vain de capter son attention en allant dans la surenchère de son asservissement, jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus et qu’il sorte enfin de sa transe masochiste. C’est à ce moment-là qu’il en vient à dire :

J’ai été un âne et j’ai fait de moi l’esclave d’une femme comprends-tu ? D’où la morale de l’histoire : qui se laisse fouetter mérite d’être fouetté… Mais, comme tu vois j’ai bien supporté les coups, le brouillard rose suprasensuel de mon imagination s’est dissipé et personne ne pourra plus me faire prendre les guenons sacrées de Bénares ou le coq de Platon pour l’image de Dieu.

Un auto-flagellation finale puisqu’il reconnaît lui-même qu’il n’a eu que ce qu’il avait réclamé. Ce qu’il digère peut-être mal, c’est l’échec de la relation, que le lecteur devinait vouée à l’échec depuis le début. Mais il ne condamne pas la femme, il se frappe lui-même le front.

À noter que je fais partie de ceux qui estiment que la phrase suivante – un simple constat – dénote plus du féminisme que de la misogynie :

C’est que la nature de la femme et le rôle que l’homme lui donne actuellement font d’elle son ennemie : elle ne peut être que son esclave ou son tyran, mais jamais sa compagne. C’est seulement lorsqu’elle lui sera égale en droits, quand elle le vaudra par l’éducation et le travail, qu’elle pourra le devenir. Être le marteau ou l’enclume, nous n’avons pas d’autre choix aujourd’hui.

Pas mal dit pour un livre datant de 1870.

17 août 2014

En moins bien d’Arnaud Le Guilcher

enmoinsbienQuatrième de couverture
Il n’aurait jamais pensé que son voyage de noces pouvait être pire…
« Cet auteur déjanté foisonne d’expressions très imagées au service d’une écriture vive. »
Sébastien Chabal
« On tourne les pages avec la simple envie de ricaner et de jubiler, de suivre ce loser splendide. »
Frédéric Beigbeder
« C’est drôle, tendrement féroce et courageux. »
Mathias Malzieu
« Si Ionesco et Desproges avaient eu un fils ensemble, il l’aurait appelé Arnaud Le Guilcher ! »
Gérard Collard

Avis
Ce livre m’a été recommandé par une connaissance et ce qui m’a vraiment décidée à le lire, c’est cette allusion à Ionesco et Desproges sur la quatrième de couverture. J’ai beaucoup lu l’un et l’autre à une époque, vu quelques pièces du premier, beaucoup regardé les spectacles du second. La rencontre supposée des deux aurait dû me séduire. Raté. Certes, l’histoire est un peu barrée sur les bords et accumule un certain nombre de situations ubuesques, mais elle se tient plutôt bien au final. L’évolution du personnage principal est même d’autant plus plaisante à suivre qu’elle le mène bien d’un point A à un point B. Il ne s’agit donc pas d’une tranche de vie sans queue ni tête d’un loser sans avenir. Au contraire et c’est sans doute ce qui sauve le livre d’ailleurs, car l’humour n’a malheureusement pas fait mouche avec moi. Pas de grands éclats de rire, pas vraiment de sourires non plus. Le flop. Le style est à cheval entre « l’auteur en fait un poil trop et ça se voit » et le « ça, par contre, c’est joliment dit », mais globalement « ça ne casse pas trois pattes à un canard non plus ». Finalement, ce qu’il restera de ma lecture, c’est une forme de tendresse pour une communauté reconstituée de bric et de broc et des personnages assez attachants. Mais la fin ne donne pas vraiment envie de se jeter sur la suite.

Du coup, je l’ai recommandé et prêté dans la foulée à un ami à qui il devrait plus plaire qu’à moi. Un livre idéal pour un book crossing ?


On a commencé à se caresser tous les trois sur la terrasse, l’air chaud nous enveloppait, c’était chouette. Moins de dix-huit secondes après avoir poussé la porte de la chambre, nos corps se mélangeaient dans la pénombre. Elle s’est offerte à nous séparément, puis ensemble. Après avoir joué un concerto pour deux flûtes, on a fait l’avion, le tourniquet hindoustani, la grenouille à deux têtes, le cactus en fleur, une fois puis deux, puis trois, et quand le jour s’est levé, elle dormait entre nous, mon visage entre ses seins. Pas une seule seconde on s’est dit qu’on était tombés sur une salope. Elle faisait plutôt songer à un ange dépravé pour qui le cul n’est pas sale. (p164)

16 août 2014

Daisy, lycéennes à Fukushima de Reiko Momochi

daisy-01Avis également publié le 16 août 2014 sur CinémAsie.com avec la note de 4,25/5
Présentation de l’éditeur
Depuis le terrible tsunami qui a frappé Fukushima, Fumi n’ose plus sortir de chez elle. Trop inquiète pour sa santé, à cause des éventuelles radiations émises par la centrale. Pourtant, en dernière année de lycée, il faudra bien qu’elle se décide à retourner en cours. Mais est-il seulement possible de recommencer à vivre et de faire comme si de rien n’était, quand même une simple pluie représente la menace d’une contamination radioactive ? Heureusement, elle pourra compter sur Moé, Ayaka et Mayu, ses trois meilleures amies. Ensemble, elles comptent bien profiter de la vie, et surtout sortir toutes diplômées du lycée ! Elles décident alors de créer un groupe de musique, Daisy, pour se redonner du courage. Mais très vite, la réalité les rattrape et…

Avis
Tout est dans le titre ou presque : Daisy, lycéennes à Fukushima… après le 11 mars 2011, date du séisme qui fut suivi par un tsunami destructeur et l’accident nucléaire que l’on connaît. Le Japon et le monde entier se retrouvent en état de choc face à la catastrophe, la question du nucléaire est à nouveau soulevée un peu partout. Puis le temps passe et, aujourd’hui, même le Japon est sur le point de relancer quelques réacteurs.

La ville de Fukushima se situe à environ 60 kilomètres de la centrale, c’est là qu’habitent les héroïnes de Daisy. Il s’agit d’une zone qui n’a pas été évacuée en urgences malgré les vents qui ont porté la radioactivité dans sa direction, et malgré la demande pressante des habitants. Alors qu’il est impossible de rester dans certains parcs plus d’une heure, que les enfants sont gardés à l’abri des maisons, que la pluie est crainte parce qu’elle rabat la radioactivité au sol et qu’il faut sans arrêt racler la terre pour la mettre dans des sacs dont on ne sait quoi faire, comment ne pas avoir envie de fuir loin de là ? Faute de pouvoir quitter la ville, il leur a donc fallu s’adapter. Ce manga en deux tomes s’appuie sur des témoignages bien réels recueillis à Fukushima et les quatre lycéennes vont alors servir de vecteurs, de fils conducteurs et de témoins de l’après-Fukushima. Ou comment, au moment du choix crucial de l’orientation à la fin du lycée qui est synonyme de futur, elles vont se retrouver à remettre leur avenir en perspective et se demander ce que signifie être une habitante de Fukushima ? À leurs yeux, aux yeux de leurs concitoyens et aux yeux du reste du Japon.

Toute l’angoisse des habitants de la ville transpire à travers de simples questions : partir ou rester ? Pour quelles raisons ? Et à quoi bon ? Est-on vraiment en sécurité à Fukushima ? Le riz est-il comestible ? Et le lait ? Peut-on croire les autorités et le gouvernement qui se veulent rassurants ou s’agit-il d’un mensonge de plus qui contredit la réalité sur le terrain ? Autant de questions sans réelles réponses qui, aujourd’hui encore, hantent les esprits. la vérité, c’est sans doute que nous ne saurons pas avant des années, quand les cancers de la thyroïde auront vu leur nombre exploser, que l’on pourra dénombrer les morts de ceux qui ont tout perdu, y compris l’espoir.

De la lecture de Daisy, il ressort un sentiment mitigé. Aucun rapport avec la qualité de l’histoire ou du dessin – au contraire, il faut lire ce manga -, mais parce qu’il en émane un message tellement positif, tellement empli d’espoir, qui donne envie de se battre pour ce pour quoi on croit, que la chute ne pourra qu’être plus rude et amère lorsqu’elle aura lieu.