Entre 00 h 20 et 2 h 30

Ecriture Local

La nuit a été compliquée. Bastien n’a pas marqué le stop au croisement en T en bas de chez moi. Un problème de frein ou de direction sans doute. Peut-être d’alcool aussi vu l’heure. Je ne me souviens pas du bruit des freins dans mon réveil brutal, juste d’une voiture qui ne s’arrête pas et qui met un temps interminable à percuter quelque chose. C’est toujours mon angoisse quand j’entends une voiture qui arrive trop vite sur ce stop. Bastien, lui, a foncé tout droit et à pleine vitesse dans la voiture garée devant la maison dans l’axe de la rue. Si vite que la seconde voiture est venue se coller au mur. Et ça ne s’est pas bien passé ensuite.

L’odeur âcre d’une fumée s’échappant de sous le capot envahit la chambre, mais rien ne prend feu, c’est sans doute juste un court-jus. Bastien sort de la voiture et se jette à quatre pattes pour vomir et tousser. Premiers cris et un état de choc immédiat évident. Une femme arrive en courant et en hurlant un prénom. C’est comme ça que je sais qu’il s’appelle Bastien. C’est la sœur qui habite plus haut dans la rue, elle est la première sur les lieux, mais des voisins sortent rapidement aider. Vomissements, énervement contre sa voiture qui ne démarre plus, il faut laisser un mot à ceux dont il vient d’enfoncer les ailes, et puis il va rentrer à la maison. Mais la voiture est morte, le moteur mouline dans le vide, rage, hurlements, il n’a pas le permis, il n’a pas d’assurance. Il boucle sur lui-même. Il faut laisser un mot et rentrer se coucher. Pleurs, pétage de plomb et de main contre sa vitre, sang, vomissement, incapacité à reconnaître sa mère, à comprendre que les gens sont là pour l’aider, et qu’est-ce qu’il fait là d’abord ? Il veut rentrer, mais aussi dormir, et pourquoi il saigne ? Qui sont ces gens ? Et les pompiers et les gendarmes qui mettent un temps interminable à venir. Et il ne veut pas, il hurle, sa sœur hurle, elle a peur, son frère n’est plus son frère, il ne reconnaît pas sa mère. Il ne reconnaît pas non plus son beau-frère qui essaye de le retenir parce que Bastien veut rentrer chez lui alors qu’il ne tient pas debout et qu’il va perdre connaissance. Et les pompiers qui n’arrivent pas. Il vomit un estomac vide, pousse des cris qui raclent les cordes vocales à les faire saigner. Mais d’où vient tout ce sang ? Qui sont ces gens ? Et la voiture qui est là, au milieu du carrefour. Il veut rentrer. Il veut rentrer. Non, il ne partira pas avec les hommes en rouge. On lui pose des questions, on les pose à la famille. La sœur est sûre qu’il n’a rien fumé aujourd’hui. Non, pas aujourd’hui. Il n’a pas bu non plus. Il y avait un souci avec la voiture, mais il a voulu partir ; ils n’ont pas réussi à le retenir. Quand elle a entendu le bruit de tôle, elle a su, elle a couru à en perdre un poumon. Elle savait que c’était lui. S’il est violent, s’il perd pied, c’est le choc, c’est l’adrénaline. Et il y avait un problème avec la voiture. Il ne comprend pas qui sont ces gens, pourquoi on le touche, pourquoi on lui parle, pourquoi on veut l’aider alors qu’il veut juste rentrer chez lui. Il faudra sept personnes, dont six pompiers, pour arriver à sangler le jeune homme de 21 ans tout sec dans un brancard pour enfin le soigner. Et le calmer. Bastien disparaît derrière une vitre pendant plus d’une heure.

Les gendarmes discutent, interrogent, passent des coups de fil, constatent, prennent des photos, mettent des croix à la bombe sur la route. La dépanneuse arrive, les propriétaires de l’autre voiture aussi. Ils prennent des photos. Tout le monde discute avec tout le monde et les gyrophares éclairent la chambre de leur lumière bleue. Certains voisins sont déjà recouchés, d’autres ont l’estomac un peu à l’envers et attendent que ça passe. Bastien ne hurle plus. La sœur calme la mère qui est remontée contre les gendarmes et les pompiers pour une raison inconnue. Il faut les laisser faire leur métier. Ils sont là, le frère va aller mieux maintenant. La sœur assure et rassure. C’est celle qui a la tête le plus sur les épaules.
La dépanneuse a enfin l’autorisation d’embarquer la voiture. Bip-bip de recul. Ce carrefour n’a rien de pratique. Puis la rue se vide. Et la voix de Bastien réapparaît dans le paysage sonore, calme. Il est sorti du camion rouge, il a repris ses esprits, les pompiers le laissent finalement repartir. Les gendarmes aussi. Mais ça serait mieux s’il allait aux urgences pour passer une radio. Il est sonné et il a probablement vomi du sang. Mais il ne veut pas, il va mieux. Sauf qu’il ne se souvient de rien. Blackout complet de presque deux heures de sa vie. Quand sa sœur lui raconte, il ne se souvient pas s’être ouvert la main en fracassant la vitre de sa voiture, il ne se souvient pas qu’il ne reconnaissait plus personne, qu’il a failli en mettre une à son beau-frère, qu’il a vomi, qu’il a hurlé encore et encore et qu’il tombait dans les pommes là sur le trottoir. Il ne se souvient de rien. Son cerveau a arrêté d’enregistrer.

La suite de l’histoire ? La voiture est morte, une BMW qui avait un problème. Lui est ressorti libre, ni alcool ni drogue dans la tête ou le sang visiblement. Ce que l’histoire ne dit pas, c’est s’il a été aux urgences pour vérifier qu’il n’y a pas de conséquences invisibles qui feraient de Bastien une bombe à retardement. Et puis, il y aura sans doute comparution aussi pour défaut de permis et défaut d’assurance… Le jour d’après va être compliqué aussi.

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