2 octobre 2013

Outrage et rébellion de Catherine Dufour

outrage-et-rebellion4ème de couverture : 2320, ouest de la Chine. Les élèves d’une pension de luxe s’ennuient dans leur prison dorée. Marquis, le plus enragé d’entre eux, se révolte brusquement : il invente, ou plutôt réinvente, une musique pleine de colère qui va fédérer les élèves contre les surveillants. Fuyant la répression qui s’abat sur la pension, Marquis se réfugie dans les sous-sols de Shanghai où il va donner aux damnés de la terre les mots et le tempo d’une révolution.
Le Rock s’est brûlé les ailes à l’acide, le Punk s’est dilué dans l’héroïne… Y aura-t-il un jour une musique assez puissante pour échapper à ses propres excès et renverser toutes les dictatures ?

Avis : Le Goût de l’immortalité m’avait mis une claque tellement étourdissante que je n’ai même pas été capable de lui rendre hommage au travers d’un avis (mais, vraiment, il faut le lire). Ni une, ni deux, je me suis jetée sur ce second ouvrage se déroulant dans le même univers, tendant fébrilement l’autre joue. La bonne nouvelle, c’est qu’il y a encore une bombe au milieu qu’il est impossible de voir venir et qu’elle est amenée de façon magistrale. La mauvaise, c’est que je n’ai pas aimé tout le reste. Il faut dire que je ne suis pas très punk dans l’âme, mode de vie ou musique dans le même sac, et qu’il y a franchement beaucoup trop de longueurs.

Outrage et rébellion, c’est la jeunesse à la dérive : sexe, drogue et rock’n roll 24/7. Leurs parents ne veulent pas d’eux, alors ils les collent en pension. Les monos s’en foutent tant que tout ce petit monde est HS et que l’état physique ne se dégrade pas de manière visible parce que ça ne le ferait pas. Alors la jeunesse cherche une raison de vivre, ou une façon d’oublier que leur vie, c’est de la merde. Ça sent la révolte, le vomi, l’urine, le sang et les gens qui baisent et ne se lavent jamais. En gros, c’est trash. Et malheureusement très rapidement répétitif au point de devenir lassant. Même quand l’histoire s’évade hors du vase clos de la pension, elle n’arrive pas à prendre son envol. Il y avait des idées dans le prolongement du Goût de l’immortalité, mais tellement en filigrane que la plus intéressante est totalement noyée dans la masse. Le sentiment d’insatisfaction est énorme. Il y avait tant à faire avec cet univers…

Sur la forme, le format documentaire centré sur une figure mythique de la musique était plutôt bien vu, et ça se tient jusqu’au bout puisqu’il y a même le générique de fin, mais ça reste parfois un peu difficile à suivre à cause de la multiplication des points de vue. J’ai également eu la sensation que ça empêchait un quelconque attachement pour les personnages. Au niveau de l’écriture, l’auteur est restée en parfaite cohérence avec le style du Goût de l’immortalité. Le ton est sec, le vocabulaire est en adéquation avec l’ambiance. Elle se ressert même de sa règle particulière pour l’utilisation des majuscules. Je trouve aussi très sympa de jouer avec les mots issus de plusieurs langues, notamment asiatiques. Ça doit tuer un correcteur, mais c’est fun. Sauf que nani ? ça ne veut pas dire qui ? mais quoi ?, ce qui aurait été bien mieux vu les circonstances. Mais passons.

Un livre qui mentionne hide de X-Japan, ça fait quand même chaud au cœur, mais j’en attendais trop et la déception est à la hauteur. Dommage.


Aidime nous a appris à nous coiffer comme une explosion. Elle nous a appris à nous entourer les cuisses de lacets pour paraître sexuels. Elle nous a appris à déchirer nos combis au jian. A porter des fluorides sans avoir l’air complètement ridicules. A marcher comme si on tanguait bourrés sur un fil au-dessus d’un ravin […] p47

Le niveau de violence de nos concerts dépendait pas mal de ce qu’on avait pris avant. Y avait les concerts « flaques ». Y avait les concerts « j’ai le dos qui démange et les bras trop courts pour me gratter ». p85

Le jour où j’ai commencé à saigner du cul, ça m’a mise en colère, à cause de ce que ça voulait dire. Mais j’ai mieux regardé et finalement, j’ai trouvé des avantages. Déjà, ça diluait le sperme, qui m’avait toujours dégoûtée, surtout à cause de l’idée qu’il y a des Têtards dedans. Et le sang c’est rouge, j’aime bien le rouge. Ça sent la ferraille. J’aime bien cette odeur. Le sang, c’est coloré, on peut se grimer avec, c’est festif. p156

Quand le commerce lance des vedettes, des jeux ou des gadgets qui rapportent des millions. Ce n’est pas que les gens les aiment à fond ! C’est qu’ils sont très nombreux à les aimer vaguement. Le pauvre truc que vous chargez dans votre bulle pour faire une pause, bien matraqué, il rapporte carrément une ligne bancaire ! Ça permet à un passe-temps vaguement merdique pour productif fatigué de se prendre pour un mythe. p487

Toute cette course à l’éternité, ça n’a pas de sens. Une vie, ça passe. Quand on vit trop longtemps, tout ce qu’on fait, c’est entasser des tonnes de cendres au-dessus de sa tête. L’immortalité, elle est dans l’instant quand il est assez fort pour arrêter le temps. Elle est dans la musique. Quand vous êtes au milieu du son et que vous vous sentez vivre, au lieu de survivre. Quand vous voyez toute votre vie défiler sous vos pieds et que vous planez loin au-dessus, accroché au fil du son, eh bien l’immortalité, elle est là. p490

19 septembre 2013

Génération Otaku : Les enfants de la postmodernité de Hiroki Azuma

otakuQuatrième de couverture : Best-seller au Japon, cet essai a le grand mérite de penser – et non de juger – le phénomène Otaku. Les Otakus, ce sont ces jeunes fans de manga, de jeux vidéos ou de dessins animés, ne vivant qu’entre eux et que pour ces produits culturels dont ils ne cessent de créer et de consommer des dérivés: figurines, fanzines, romans tirés d’un dessin animé, dessins animés tirés d’une figurine, etc. Le phénomène, en perpétuelle croissance depuis les années 1980, représente aujourd’hui un marché colossal, et s’étend à l’étranger via le succès mondial du manga. Pourtant, ces adolescents en rupture ont toujours été considérés comme des autistes et personne, jusqu’à Hiroki Azuma, n’avait osé étudier sérieusement leurs œuvres phares et leurs façons de les consommer. Son ouvrage révèle la troublante adéquation entre culture Otaku et postmodernité. Perte des repères, fin des grands récits, brouillage de la frontière entre auteur et consommateur, entre l’original et sa copie : la culture Otaku est la première culture postmoderne. La réduire au Japon serait donc une erreur, car elle a déjà commencé à séduire les jeunesses du monde.

Réflexion : Otaku, au même titre que le terme geek, a une connotation généralement négative. Se faire traiter d’otaku n’est pas vraiment flatteur, tout du moins dans l’esprit de celui qui le dit. Quand on l’est, qu’on l’assume et qu’en plus, on a lu ce livre, on peut toujours renvoyer l’autre à son ignorance. Car de cette confrontation de l’otaku aux notions de postmodernité et/ou d’hypermodernité naît le portrait d’une génération qui ne peut se résumer à l’image de l’être asocial aux mœurs bizarres (comprendre différentes de la norme) généralement rencontrée, et qui est surtout bien loin d’être restée cantonnée à l’archipel nippon. C’est une génération qui a su s’adapter à sa manière à un monde où les repères qui servaient jusqu’alors de liant au sein de la société (les fameux grands récits dont il est souvent question dans cet essai) ont fini par voler en éclats au profit de la construction de l’individu par lui-même et pour lui-même. La postmodernité des années 60-70 a fait des petits dont nous sommes nombreux aujourd’hui à pouvoir nous revendiquer comme les héritiers. Moi y compris d’une façon qui m’apparaît maintenant évidente.

L’ouvrage date d’il y a 12 ans, mais il préfigure déjà l’animal hyperconnecté d’aujourd’hui qui ne consomme plus de manière cohérente, ou plutôt qui consomme selon de nouveaux schémas. Il n’est fidèle qu’à ce qui fait sens pour lui, à des « éléments d’attraction » qui lui sont propres, mais qui sont susceptibles d’évoluer et de changer très vite dans le temps. La magie du grand internet fait que tout ceci est maintenant à portée de clic à tout moment et de n’importe où. L’individu se propage alors de niche d’intérêt en niche d’intérêt au gré de ses envies, se nourrissant et alimentant lui-même la base de données, et créant selon ses besoins des liens éphémères avec des individus rencontrés à l’instant T, mais sans plus s’embarrasser de la notion de fidélité, ni envers sa passion, ni envers les personnes croisées. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le Japon s’est adapté très tôt à ce marché multi-supports qui ne respecte aucune chronologie particulière. Il est notamment faux de penser qu’un manga donne un anime puis un jeu vidéo et du merchandising. Tout ceci peut arriver en même temps, dans un ordre ou un autre ; c’est la base de données et son enrichissement, c’est à dire la création d’un univers, qui comptent, et surtout la façon dont l’otaku va y trouver sa place. Il suffit de regarder le phénomène totalement virtuel Hatsune Miku qui est née de la création d’un logiciel de synthèse vocale nommé Vocaloid et s’est vue par la suite déclinée en personnage de manga, d’anime, de jeux vidéos et même de figurines dont j’ai d’ailleurs une représentante armée de son poireau sous le nez. La beauté de la chose, c’est que n’importe qui peut « prendre possession » d’Hatsune puisqu’il ne s’agit finalement que d’une banque de sons manipulable grâce à un logiciel et d’une modélisation 3D. Sa perception et réception publiques font d’elle un des plus beaux exemples de simulacre à l’heure actuelle.

Cette allusion à Hatsune Miku n’est pas innocente. Elle est un défi pour l’esprit humain. Elle est virtuelle de A à Z. Elle n’a pas d’histoire, pas d’humeur, pas d’avis, elle ne peut même pas être un modèle pour la jeunesse. C’est une coquille vide. Et pourtant, tout ceci ne pose pas de problèmes à ses fans qui l’ont intégrée comme une artiste à part entière. Aussi étrange que cela puisse paraître pour le néophyte, elle sera même en concert au Châtelet en novembre 2013. La frontière entre réalité et domaine de l’imagination a définitivement sauté dans son cas. Pour aller plus loin, elle me permet maintenant de faire le lien avec une lecture précédente : Demain, les posthumains de Jean-Michel Besnier. Ce dernier abordait la problématique de l’acceptation de l’idée de l’homme de demain (le posthumain du titre) par l’homme d’aujourd’hui, et plus généralement de ce que l’avenir nous réserve. Comment se préparer au changement qui aura lieu ? Comment définir et redéfinir l’homme ? Une référence à Timothy Leary mettait d’ailleurs en avant le travail fait par la science-fiction pour préparer les esprits au futur, ce qu’il appelle la « science-faction » (« la création de mythes inspirés de la science afin d’agir directement sur la conscience collective »). La science-fiction, et l’imaginaire au sens large, font bien évidemment partie des domaines de prédilection de l’otaku/geek. Que penser alors de l’otaku qui, par sa grande flexibilité d’esprit qui lui permet d’accepter Hatsune Miku comme une réalité, pourrait bien être extrêmement mieux préparé au futur ? De nos jours, on parle de plus en plus de la revanche des geeks, et finalement ce livre sur son pendant japonais explique très bien pourquoi la philosophie de vie de l’otaku et sa perception du monde, même pratiquée de manière non-consciente, pourra se révéler être un avantage dans les années à venir. Ça n’est donc sans doute pas non plus que le Japon soit justement en train d’inciter sérieusement à la conception de robots aide-soignants pour s’occuper des personnes âgées toujours plus nombreuses dans ce pays.

Au fait, Hatsune Miku veut tout simplement dire premier son du futur. Tout un symbole.


La philosophie de Hegel date du début du XIXe siècle. « L’homme » y est d’abord défini comme un être ayant une conscience de soi et qui, par le biais de l’affrontement avec « l’autre », qui a la même conscience, évolue vers le savoir absolu, la liberté et la société civile. Hegel appelle « Histoire » ce processus de lutte. p108

Kojève nomme « animal » le type de consommateur qui s’est répandu aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Il utilise ce terme en rapport avec la définition de « l’Homme » que donne Hegel. Selon lui (ou plus précisément selon l’interprétation qu’en fait Kojève) l’homo sapiens n’est pas immédiatement humain. Pour qu’il le devienne, il est nécessaire qu’il nie par ses actes l’environnement qui lui est donné. Autrement dit, une lutte contre la nature nécessaire. p109

Ce rapport faussé entre le fond et la forme correspond à cette même attitude que Kojève appelait « snobisme ». Les sujets snobs et cyniques ne croient pas en la valeur intrinsèque du monde réel. Mais c’est « justement pour cela » qu’ils ne peuvent cesser de faire semblant de croire en des valeurs formelles. Parfois, ils arrivent même à sacrifier la réalité au bénéfice de cette forme, de ces apparences. p113

Que signifie l’animalisation ? Dans Introduction à la lecture de Hegel, Kojève propose une définition originale de la différence entre l’homme et l’animal. La clé de cette différence se situerait dans la distinction entre désir et besoin. Selon Kojève, l’humain aurait des désirs alors que l’animal n’aurait que des besoins. Le « besoin » s’oriente vers un objet précis et se satisfait de la relation avec cet objet. Par exemple, un animal qui a faim sera parfaitement satisfait s’il mange. Ce rapport manque/satisfaction caractérise le besoin qui oriente une partie des activités humaine. Toutefois, l’homme est également soumis à un autre type de faim, c’est ce qu’on appelle le « désir ». Le série diffère du besoin : même si l’objet désiré est obtenu et que le manque est comblé, il ne disparaît pas. p137-138

Comme je l’ai déjà mis en évidence, ils ressentent une plus forte authenticité dans la fiction que dans le réel et la plupart de leurs relations consistent en un échange d’informations. Pour le dire autrement, leurs relations sociales ne sont pas soutenues par des nécessités liées au réel, telles que la famille ou les groupes sociaux qui les environnent, mais seulement par l’intérêt que représente l’obtention de certaines informations. C’est pourquoi ils ont des échanges avec les autres s’ils peuvent en tirer les informations qui leur sont utiles mais en même temps, ils conservent la totale liberté de mettre fin à tout moment à la communication engagée. Qu’il s’agisse des conversations par téléphone portable, des chats sur Internet, du refus d’aller à l’école ou de l’enfermement chez soi, cette liberté de « se déconnecter » caractérise non seulement la culture Otaku mais également la société des années 1990. p149

L’humain moderne était un animal lié à un récit. Il pouvait satisfaire son besoin individuel de donner un « sens à la vie » à travers ses relations avec d’autres individus. Autrement dit, il pouvait relier grands et petits récits.
L’humain postmoderne, en revanche, échoue à combler son désir de « sens » au moyen de ses relations sociales et retourne à des besoins animaux qu’il satisfait seul. Sans lien entre petits et grands non-récits, le monde dans son ensemble est simplement là, flottant, ne livrant aucun sens à l’existence.
Retour à une raison animale, perte de sens de l’humanité, individu scindé entre animalité au niveau des simulacres et humanité au niveau des bases de données, telle est, à partir des concepts utilisés par la philosophie contemporaine, la réponse provisoire que je donnerai à la seconde question posée au début de ce chapitre : « Qu’en est-il de l’humanité de l’homme à une époque postmoderne dans laquelle l’idée de transcendance a disparu ? » p152-153

Cette histoire ressemble a priori à une simple fantaisie imaginaire, et elle l’est effectivement, mais j’y vois aussi autre chose : la représentation, avec des moyens particuliers, de la réalité de notre époque dans laquelle, suite au déclin des grands récits, les individus, échouant à redonner du sens au monde, ne peuvent rien faire d’autre qu’accumuler des éléments sur lesquels projeter leurs émotions. p185


11 septembre 2013

Un Bonheur insoutenable d’Ira Levin

bonheurQuatrième de couverture : Dans le futur, les nations ont aboli les guerres et la misère. Mais à quel prix ? Gouvernés par un ordinateur géant, les hommes sont – à l’aide d’un traitement hormonal mensuel adéquat – uniformisés, privés de toute pensée originale. Dans un univers où il n’existe que quatre prénoms différents pour chaque sexe, le jeune Li RM35M4419 va hériter de son grand-père d’un étrange cadeau : un surnom, Copeau. Ce sera le début pour lui d’une odyssée qui va l’amener d’abord à s’accepter en tant qu’individu, puis à la révolte. Il n’est heureusement pas seul, d’autres ont décidé de se rebeller.

Mais seront-ils assez forts pour lutter contre Uni, le super-cerveau informatique de cette humanité déshumanisée ?

Avis : Pour boucler, ou presque, mon parcours de lecture de l’été, je termine sur une excellente surprise. Comme quoi le thème de l’individualité, même traité avec quelques grosses ficelles maintenant assez bien identifiées, parvient encore à donner corps à une œuvre et à la faire sortir du lot.

Copeau est l’électron libre du jour. On le découvre enfant avec sa première « anomalie » : ses yeux vairons. La seconde, c’est à son grand-père qu’il la doit : un surnom, alors qu’autour de lui tout le monde parle en terme de frères, de sœurs, de membres, et que quatre prénoms seulement par sexe restreignent tout de suite la notion d’individu. C’est également ce grand-père très sarcastique qui initiera tout le reste en essayant de lui faire comprendre que vouloir quelque chose pour soi serait une bonne chose. Ou comment planter la graine de la révolte dans un être en apparence déjà bien endoctriné. Mais le processus sera long et connaîtra des ratés.

Le processus d’homogénéisation ici est encore plus élaboré que dans Harmony : tout est fait pour uniformiser, aplanir, ne pas faire de vagues. L’homme est devenu une machine, finalement. On se trouve dans le cas inverse d’Harmony, où plutôt dans son prolongement direct. Certains veulent reprendre conscience, ressentir à nouveau, se sentir unique, avoir le choix. Ils se disent vivants quand ils se remettent à éprouver des choses, à vouloir des choses, quand ils sortent du carcan imposé, débarrassés des drogues censées les priver d’une volonté qu’on dit néfaste pour le plus grand nombre. Ce effet miroir est surprenant et totalement involontaire de ma part. Mais ça a apporté une valeur ajoutée à cette lecture.

L’une des caractéristiques majeures du personnage de Copeau, c’est que, même avec les libertés qu’il gagne périodiquement en cours de route, il a une volonté supérieure de ne pas s’en satisfaire et de lutter contre le système. Même quand il se retrouve confronté à de terribles désillusions, il veut croire qu’il peut encore changer le monde et lui donner accès à une autre forme de bonheur que celle imposée à tous par une seule entité. Ce qui alimente en passant mes réflexions personnelles sur la définition du bonheur. N’est-ce pas une valeur liée à un moment M dans l’histoire de l’homme et dont la définition est destinée à évoluer avec le temps ? Qu’est-ce que le bonheur après tout ? On nous fait croire, que le bonheur c’est d’avoir, d’en avoir plein nos armoires, comme dirait Souchon, n’est-ce pas ? Ce bonheur-ci est insoutenable, à n’en pas douter. Mais qu’elle est vraiment l’idée du bonheur qui fait courir Copeau ? Est-ce qu’il est vraiment dans le pré d’à-côté comme il semble le croire ? Ou est-ce que, comme dans Blade Runner, il n’est accessible que via l’acceptation ? Ou est-ce qu’il reste entièrement à définir dans un nouveau monde à reconstruire ? De quoi occuper quelques longues soirées d’hiver au coin du feu.

Un gros bémol quand même : la scène du viol. Oui, elle m’a gênée, comme beaucoup d’autres avant moi. Non pas en tant que telle, aussi horrible soit-elle, elle s’explique, mais vraiment à cause de la réaction de la femme après. Une réaction qui justifierait presque l’innocuité de l’acte. J’ai vraiment ressenti un malaise, parce que le message véhiculé n’est pas tolérable. Un viol n’est jamais un acte anodin qui laisse une femme intacte, a fortiori psychologiquement. Voilà, ça, c’est dit.

Ira Levin a néanmoins réussi là où, à mon avis, Jean-Christophe Rufin s’est planté dans Globalia. De manière plus condensée, il a donné vie à un monde, à des individus et à une histoire qui n’est pas si prévisible que ça au final. Mieux encore, je pense qu’il sera bon de le relire un jour. Et je ne dis pas ça de beaucoup de livres.


– Je te comprends. C’est fantastique ! C’est une expérience que l’on n’a qu’une fois dans sa vie ! Rends-toi compte, tu vas voir la machine qui va te classifier, te donner une affectation, qui va décider où tu vivras et si tu peux ou non épouser la fille que tu auras envie d’épouser, et dans l’affirmative, si vous pourrez avoir des enfants et quels noms vous leur donnerez… Je comprends que tu sois ému. Qui ne le serait pas ! p20

Et il y a des jours où tu nous haïras, continua Lilas, sans se troubler, parce que nous t’aurons éveillé, parce que nous t’aurons empêché de continuer à vivre comme une machine. Les machines se sentent bien dans l’univers ; les individus lui sont étrangers. p71

On finit par se sentir seul en compagnie des normaux, hein ? p107

Contrôlez la vie des membres et, un jour, vous finirez par contrôler leur mort. p129

Accepter et s’adapter : rien d’autre n’est possible. p262

11 septembre 2013

Globalia de Jean-Christophe Rufin

globaliaQuatrième de couverture : La démocratie dans Globalia est universelle et parfaite, tous les citoyens ont droit au « minimum prospérité » à vie, la liberté d’expression est totale, et la température idéale. Les Globaliens jouissent d’un éternel présent et d’une jeunesse éternelle. Évitez cependant d’en sortir car les non-zones pullulent de terroristes et de mafieux. Évitez aussi d’être, comme Baïkal, atteint d’une funeste « pathologie de la liberté », vous deviendriez vite l’ennemi public numéro un pour servir les objectifs d’une oligarchie vieillissante dont l’une des devises est : « Un bon ennemi est la clef d’une société équilibrée. » Un grand roman d’aventures et d’amour où Rufin, tout en s’interrogeant sur le sens d’une démocratie poussée aux limites de ses dangers et de la mondialisation, évoque la rencontre entre les civilisations et les malentendus, les espoirs et les violences qui en découlent.

Avis : En ce qui concerne la vision d’un monde possible de demain, ce livre fourmille de bonnes idées, pas forcément inédites, mais bien intégrées. Le tout est cohérent et c’est même parfois assez drôle. Pourtant l’histoire, elle, a vraiment peiné à m’embarquer. D’intriguée, je suis passé à l’ennui. Les meilleurs passages sont ceux qui se déroulent dans les zones sécurisés, parce que c’est justement là qu’il y avait matière à construire quelque chose d’original en s’appuyant sur le lieu et les mœurs. Une fois sorti de là, l’intrigue n’est plus soutenue que par les personnages puisqu’il n’y a rien d’autre, et, globalement, les personnages sont plats. Baïkal est l’archétype de l’électron libre qui rêve justement de liberté, d’une herbe qui est sans doute plus verte ailleurs, vaguement de changer le monde, et surtout d’un moyen de retrouver l’amour de sa vie. Histoire d’amour qui ne fonctionne malheureusement pas. Trop de clichés dans les personnages tue les personnages. Celui qui s’en sort le mieux à mes yeux est Puig, l’être en quête de savoir. Et comme chacun sait, et comme le dit si bien Littlefinger : le savoir, c’est le pouvoir. Cookie point pour lui donc.

Je pense néanmoins avoir compris l’intention de l’auteur avec ce livre. Pendant près de 300 pages, on se voit dans le futur ; on est un peu rêveur et détaché. Et d’un coup, la confrontation avec notre réalité se fait. Le monde des pays riches versus celui des pauvres. Une planète coupée en deux : les zones sécurisées au Nord, les non-zones au Sud. Un monde qui a soit disant trouvé l’harmonie sociale contre un monde plongé dans le chaos. Ceux qui se disent démocratiques (alors que la notion même « d’ennemi commun » qui est l’un des nœuds du récit fait écho directement au fascisme) et respectueux des droits de l’homme, mais qui laissent crever les autres sans ciller, voire en les massacrant eux-même ou en les aidant à se massacrer entre eux. Il est là le message, le cri, la mise en abyme qui ramène à notre époque. Sauf que ça ne marche pas. Pas pour moi en tout cas. Je n’ai pas réussi à déterminer au cours de ma lecture ce qu’il manquait exactement. De la saveur déjà, c’est sûr. Mais que faire pour cette fin qui paraît si vaine et qui finit d’enterrer le livre ?


Ce monde disparu, c’était celui où les hommes décidaient eux-mêmes de leur destin. Mais, curieusement, il semblait qu’à cet endroit précis il en allait toujours ainsi. p85

– Vous pensez qu’il y a toujours un ailleurs. Vous continuez de rêver d’un monde où les qualités que vous sentez en vous, le courage, l’imagination, le goût de l’aventure et du sacrifice trouveraient à s’employer. Et c’est pour cela que vous regardez vers les non-zones.
Baïkal secoua la tête.
– Je ne sais pas.
Altman le lorgna par dessus son verre, avec un visible attendrissement.
– C’est un véritable miracle ! murmura-t-il (et on pouvait entendre qu’il avait quitté le ton de procureur sur lequel il avait prononcé les tirades précédentes). Après toutes ces années d’effort pour éradiquer l’idéalisme, l’utopie, le romantisme révolutionnaire, découvrir encore des esprits comme le vôtre relève vraiment du miracle… p90

Dans une société de liberté, c’est la seule chose qui fait tenir les gens ensemble. Sans menace, sans ennemi, sans peur, pourquoi obéir, pourquoi travailler, pourquoi accepter l’ordre des choses ? Croyez-moi, un bon ennemi est la clef d’une société équilibrée. Cet ennemi-là, nous ne l’avons plus. p93

Chaque fois que les livres sont rares, ils résistent bien. A l’extrême, si vous les interdisez ils deviennent infiniment précieux. Interdire les livres, c’est les rendre désirables. Toutes les dictatures ont connu cette expérience. En Globalia, on a fait le contraire : on a multiplié les livres à l’infini. On les a noyés dans leur graisse jusqu’à leur ôter toute valeur, jusqu’à ce qu’ils deviennent insignifiants. p277

– Les psychotropes sont en vente libre, non ?
– Bien sûr, et cela m’étonne toujours. On ne peut pas ouvrir les écrans sans voir : « Mort à la drogue ! Non à l’alcool ! Guerre au tabac ! » Mais tu descends acheter tout cela au coin de la rue. […] Quand j’en parle à mon mec, il me dit que c’est cela une société démocratique : tu es libre de tout mais tu es coupable de tout. Et, pour finir, tu es victime de tout. Tu comprends cela, toi ? p369-370

6 août 2013

Rapprochements et autres pigeons

Dans la série : « j’aurais voulu le faire exprès… ».

J’ai donc lu presque coup sur coup Harmony de Project Itoh et La Servante écarlate de Margaret Atwood. De la SF dans les deux cas, mais des univers assez différents. Il y a quelques points de recoupement entre les deux, notamment un questionnement sur l’individualité, mais plus étrangement, je suis tombée sur des expériences avec des pigeons dont je n’avais jamais entendu parler avant (enfin, de mémoire). Et moi qui croyais que les pigeons étaient juste bons à se servir de leur boussole intégrée pour livrer du courrier et/ou chier sur des statuts et des passants…

There is a test using pigeons where one button releases ten beans when it’s pressed and thirty beans when it’s pressed after waiting a certain amount of time. It turns out that there are pigeons who choose to wait for the thirty beans. (Harmony de Project Itoh, p164)

J’avais lu ça dans une Introduction à la Psychologie, et aussi le chapitre sur les rats en cage qui se donnaient des décharges électriques pour s’occuper. Et celui sur les pigeons, dressés à donner du bec sur un bouton, ce qui faisait apparaître un grain de blé. Ils étaient divisés en trois groupes : le premier obtenait un grain par coup de bec, le second un grain tous les deux coups, le troisième, un grain au hasard. Quand l’opérateur les a privés de grain, le premier groupe a renoncé assez vite, le second un peu plus tard. Le troisième groupe n’a jamais abandonné. Ils picoraient jusqu’à en mourir, plutôt que renoncer. (La Servante écarlate de Margaret Atwood, p120)

Un pigeon, un bouton, des heures d’expériences totalement délirantes.

Autre chose assez curieuse : la structure des livres. Dans les deux cas, l’histoire est racontée par une héroïne de manière subjective, et dans les deux cas le dernier chapitre est narré par quelqu’un d’autre, ce qui permet, après un bond dans le temps, de donner la suite de l’histoire avec du recul.

Pour l’instant, aucun trace de pigeon ni de narratrice unique dans Les Monades urbaines.