1 mai 2015

La Proie et l’ombre d’Edogawa Ranpo

proiePrésentation de l’éditeur : Dans ce roman très célèbre, subtil jeu de miroirs où le narrateur. Ranpo Edogawa lui-même, cherche à élucider un meurtre commis par un autre auteur de littérature policière, on retrouve – comme dans tous ses romans cette curieuse alchimie entre une intrigue rigoureuse et une narration envoûtante, dans des mises en scène fantastiques et obsessionnelles (fétichisme, voyeurisme, sadisme et perversions sexuelles). « Flânerie au bord du fleuve Edo ». telle est la traduction littérale des idéogrammes utilisés pour composer ce nom de Edogawa Ranpo (anagramme de Edgar Allan Poe), reconnu au Japon comme le maître-fondateur de la littérature policière japonaise (1894-1965).

Avis : Le court ouvrage se compose de deux nouvelles : La Proie et l’ombre et Le Test psychologique. La première prend le temps de s’installer dans la longueur, d’introduire un narrateur/enquêteur qui semble être l’alter ego de l’auteur et surtout une femme, aussi belle que mystérieuse, victime des menaces d’un fou (le mot est faible) prêt à tout pour se venger. L’ambiance devient très rapidement inquiétante, sombre, dérangeante et très très sulfureuse. Le style d’Edogawa Ranpo est là, toujours aussi reconnaissable, et fleure bon le Japon du début du XXème siècle. La seule faiblesse de l’histoire, malgré les quelques pages finales qui tentent de faire douter une dernière fois le lecteur, c’est que tout devient rapidement trop évident. Paradoxalement, ça n’ôte rien au plaisir de regarder se faire et se défaire les fils de l’intrigue. Toujours avec un brin de perversité.

Le Test psychologique est un joli modèle d’efficacité compte tenu de sa longueur (à peine plus d’une trentaine de pages). Construit sur le modèle d’un épisode de Colombo, le meurtrier est connu dès les premières pages et tout repose sur la façon de le débusquer. Là aussi, un lecteur attentif trouvera aisément la faille, mais le petit jeu entre la police et le tueur prend de toute façon le pas sur tout le reste. C’est à qui sera le plus malin et il faut avouer que le meurtrier y met du sien. Encore une fois, c’est bien cette touche de perversité propre à l’auteur qui fascine le plus.

18 décembre 2014

Hard Romance : Cinquante nuances de Grey et nous d’Eva Illouz

hardromancePrésentation de l’éditeur : La trilogie Cinquante nuances de Grey connaît un succès phénoménal. Comment comprendre cet engouement planétaire pour une romance érotique mettant en scène l’initiation sadomasochiste d’une jeune ingénue par un séducteur richissime qui finit par épouser sa soumise ? Suffit-il d’invoquer le caractère osé du livre et ses ficelles narratives ou d’ironiser sur la popularité naissante d’une pornographie pour mères de famille ?

Dans la lignée de Pourquoi l’amour fait mal, c’est une tout autre lecture, autrement subtile et troublante, qu’Eva Illouz propose dans cet ouvrage. Considérant les best-sellers comme un baromètre des valeurs, elle montre que, dans cette bluette SM, le jeu de la soumission et de l’autonomie, de la souffrance et de l’épanouissement sexuel, de l’assignation des rôles et de la confusion des identités entre en résonance avec les apories contemporaines des relations entre hommes et femmes. Si cette histoire semble procurer à ses lectrices un tel plaisir, c’est qu’elle formule allégoriquement les contradictions émotionnelles et sentimentales qu’elles éprouvent et que, à la manière des guides de développement personnel, elle s’avise de leur prodiguer d’audacieux conseils pour les résoudre.

Avis :
Je crois que c’est mon incompréhension face au succès de vente d’une série à l’écriture si médiocre (que je n’ai pas éprouvé le besoin de lire, mais qu’est-ce que j’ai lu à son sujet !) qui m’a fait m’intéresser à cet essai. Car Eva Illouz se propose ici d’élever un peu le débat et d’étudier le phénomène avec les outils de l’analyse sociologique. Et elle réussit là une belle démonstration. L’ouvrage, assez court, revient sur la fabrication d’un best-seller et le ciblage commercial qui va avec, et explique pourquoi il y a eu un effet Cinquante nuances de Grey partout dans le monde alors que, finalement, personne ne l’avait vu venir. Or, pour l’auteur, ce succès n’est qu’un reflet évident d’une évolution dans la société, tout particulièrement chez les femmes.

Encore une fois, la présentation de l’éditeur en dit trop sur les conclusions de l’auteur. Relisez donc le paragraphe juste au-dessus du début de cet avis, vous aurez l’essentiel. Oui, Cinquante nuances de Grey ne serait finalement rien de plus qu’un involontaire guide de self-help qui aurait mis le doigt plus ou moins par hasard sur le besoin grandissant des femmes en matière d’autonomie, d’amour, de désir, d’estime de soi, de singularité dans une société post-moderne où beaucoup de repères ne sont plus présents et où les gens se retrouvent déboussolés en permanence. Tout simplement. La pauvreté stylistique de Cinquante nuances ne faisant que dégager encore plus nettement le propos. Vu sous cet angle, cela explique pourquoi la plupart des hommes et quelques femmes ne se sont pas sentis concernés et ont levé les yeux au ciel. A partir du moment où les contradictions dont souffrent les héroïnes de ces livres (Cinquante nuances et assimilés au sens très large) et qui sont censées favoriser l’identification n’existent pas ou plus dans la vraie vie, quel intérêt y a-t-il à lire ceux-ci ? Surtout si le style n’en vaut pas la peine ? Aucun.


J’aimerais montrer dans les pages qui suivent que Cinquante nuances de Grey ne présente pas (tant) le BDSM comme un fantasme sexuel que comme un fantasme culturel, car le BDSM transcende les tensions à l’œuvre dans les relations entre sexes, et que ce livre peut être lu comme un guide pour s’aider soi-même : comme une recette pour mener une vie sexuelle et sentimentale accomplie. Il s’agit d’envisager Cinquante nuances de Grey comme un genre où s’entrelacent une sorte de commentaire sur l’état funeste de l’amour et de la sexualité, un fantasme romantique, ainsi que les instructions pour améliorer sa vie personnelle. Cette trilogie romanesque encode les apories des relations hétérosexuelles, développe un fantasme visant à les surmonter et fonctionne comme un manuel de self-help en matière de sexualité. Selon moi, ce sont ces trois aspects qui lui ont permis de devenir un best-seller mondial. (p. 57-58)

Avec Cinquante nuances de Grey, nous avons affaire à un roman pour femmes, écrit par une femme, promu comme un roman pour femmes, lu (principalement) par des femmes et davantage apprécié par les femmes que par les hommes. (p. 68)

Houellebecq suggère que la représentation et l’expérience de l’amour sont aujourd’hui en crise : les individus ont des aspirations sentimentales auxquelles ils ne peuvent plus adhérer, et c’est la raison pour laquelle, selon moi, l’hétéronormativité – les normes régulant les relations entre hommes et femmes – est elle-même entrée en crise. (p. 74-75)

Sous l’influence de la culture freudienne (et postfreudienne), l’importance de la sexualité s’est accrue à tel point que son rôle dans la construction de l’identité est devenu déterminant ; elle est apparue comme le lieu de la découverte et de la connaissance de soi, ainsi que de la réalisation personnelle. La sexualité est cette scène qui permet de découvrir la vérité de son moi et d’en parler, mais aussi de façonner son autonomie. (p. 77)

Là où un homme de l’époque victorienne aurait manifesté son ardeur à coup de poèmes et de chocolats, Grey l’exprime avec des boules de geisha, des assauts anaux et des tours en hélicoptère. (p. 90)

C’est bien sur ce ressort émotionnel que repose le fantasme du roman : l’autonomie d’Ana et le pouvoir de Christian suscitent mutuellement leurs désirs, et la soumission de l’une aux volontés de l’autre ne fait que renforcer l’autonomie et le désir […] (p. 98)

L’un des fantasmes qu’accomplit le roman réside dans ce secret espoir : qu’en consacrant notre valeur intérieure, l’amour fasse de la personne ordinaire que nous sommes un être singulier. L’amour permet pour ainsi dire à l’individu moderne de triompher de la concurrence ; il le rend unique, différent, distinct des autres. (p. 107)

Le self-help s’est en effet imposé comme le noyau même de la subjectivité contemporaine, car il se situe à la jonction de l’idéal d’autonomie, des techniques psychologiques du travail sur soi et des intérêts économiques considérables de diverses industries qui soutiennent et orientent ce processus. Le self-help n’est pas seulement un segment du marché, il incarne une modalité inédite de la culture, c’est-à-dire une nouvelle manière pour l’individu de se connecter à la société. Parce que la modernité implique une incertitude considérable à l’égard de sa valeur personnelle comme à l’égard des normes et des critères moraux qui devraient guider les relations, le self-help devient l’une des principales voies que l’on emprunte pour modeler sa propre individualité. (p. 145)

C’est aussi la raison pour laquelle le self-help s’est imposé comme le plus important mode culturel de façonnage de l’individualité : parce qu’il offre une solution immanente à la question de savoir comment former un moi et développer des relations et des moi dignes d’estime. Lorsque nous ne disposons d’aucune règle sûre, ni d’une norme ou d’une morale sur lesquelles fonder des certitudes et des principes d’orientation, le BDSM et le self-help en deviennent des substituts immanents. (p. 150-151)

27 novembre 2014

Nexus de Ramez Naam

nexuPrésentation de l’éditeur : 2040. Le monde est plus que jamais en proie aux dérives technologiques. Les agences gouvernementales sont déterminées à éradiquer toutes les recherches scientifiques pouvant constituer un danger pour l’humanité. Parmi ces menaces : NEXUS, une nano-drogue qui permet à ses consommateurs de connecter leurs cerveaux.

Kade, un jeune et brillant biologiste, considère cette drogue comme un immense progrès pour la société, offrant des possibilités de communication illimitées. À l’aide d’une poignée d’amis, et malgré l’illégalité d’une telle entreprise, il parvient à l’améliorer. Mais ses recherches attisent bientôt les convoitises…

Des couloirs universitaires aux coulisses du pouvoir ; du siège d’une agence d’élite de Washington à un laboratoire secret de Shanghai ; des fêtes clandestines de San Francisco aux marchés illicites de biotechnologie de Bangkok, en passant par un monastère bouddhiste, Nexus met en scène avec brio notre univers au bord de l’implosion.

Avis
Techno-thriller futuriste et bioéthique bien vu et efficace.

En l’entraînant à peine plus de 25 ans dans le futur, Ramez Naam offre au lecteur une vision très familière d’un monde pourtant à l’orée d’un changement fondamental pour l’humanité. Les nanotechnologies ont permis nombre d’avancées, autant dans le domaine militaire que médical, mais la plus grosse reste encore à venir. NEXUS, une véritable porte ouverte dans le cerveau permettrait de le booster avec quelques lignes de code bien pensées et de rentrer en communion spirituelle avec autrui. Encore mal maîtrisée, cette technologie va se retrouver naturellement au cœur des débats bioéthiques et surtout engendrer une guerre cachée entre les nations désireuses de se l’approprier et de la contrôler.

Les boucles de communion avaient révolutionné la spiritualité.

Là où d’autres auteurs, se projetant encore plus loin dans le futur, ont déjà pleinement intégré le posthumanisme, ici, il s’agit encore d’un point de bascule. Bonne ou mauvaise chose ? Faut-il être paranoïaque jusqu’à l’extrême en imaginant le pire ou embrasser cette nouvelle évolution qui pourrait donner naissance à la connaissance à la portée de tous, la conscience collective et l’harmonie ? Tout l’enjeu de Nexus est là. Des questions éthiques d’actualité sont posées tout du long, invitant à une vraie réflexion : à trop vouloir changer l’homme pour le débarrasser de ses maladies, l’optimiser pour le garder en meilleure santé plus longtemps et lui offrir des capacités cognitives sans cesse améliorées, n’y a-t-il pas un risque de le voir justement perdre son humanité ? C’est tout le débat qui a d’ores et déjà lieu autour du courant de pensée transhumaniste. Ray Kurzweil a d’ailleurs montré son intérêt pour cette série, ce qui n’est pas vraiment étonnant.

L’ouvrage n’est cependant pas qu’une grande réflexion sur l’homme de demain, c’est aussi un très bon roman d’action, rythmé, parfois explosif et sanglant, qui atteint pleinement son objectif de divertissement. Sans surprise, Paramount Pictures a déjà acheté les droits d’adaptation du livre pour une éventuelle transposition sur grand écran.

En misant sur une écriture simple, même si quelques explications plus techniques resteront sans doute un peu obscures pour certains, Ramez Naam propose ici un thriller efficace et intelligent à la portée de tous. Il serait vraiment dommage de passer à côté du premier tome de cette trilogie futuriste qui se conclura en 2015 aux USA.


Ananda sourit.
– Bien, bien. Pour le bouddhisme comme pour la science, par exemple, le but est d’émanciper les gens. D’apprendre des choses importantes, des choses de valeur, et de les faire connaître, afin que le plus grand nombre possible d’hommes et de femmes puissent en bénéficier, en tirer parti pour améliorer leur sort.
Kade repensa à Shu. « Ce serait comme donner des armes à feu à des enfants, avait-elle dit. Il y aura un vide à combler… Vous ferez toujours partie de l’élite. »
– Et si les gens n’étaient pas prêts ? demanda-t-il. Et si cette connaissance risquait de leur apporter la souffrance ? Ou les amenait à faire souffrir les autres ? Et s’ils n’étaient pas assez sages pour la recevoir ?
Ananda leva un sourcil.
– Êtes-vous plus sage que le reste de l’humanité ? Possédez-vous la sagesse suprême ? Est-ce à vous d’en décider ?
Kade haussa les épaules.
– Non. Et je suis d’accord pour dire que la science doit servir le bien commun, à l’émancipation du plus grand nombre. Mais… Peut-être puis-je percevoir des défauts invisibles à la majorité des gens. Peut-être ai-je réfléchi en profondeur à des conséquences que tous ne perçoivent pas. Peut-être que je sais que quelques-uns sont prêts à abuser de cette connaissance, même si les autres en feraient un bon usage.
– C’est leur karma, jeune homme, pas le vôtre, répliqua Ananda. Chacun de nous doit suivre son propre chemin éthique. Et ensemble, les hommes et les femmes dotés d’un sens de l’éthique peuvent limiter les dégâts causés par ceux qui en sont dépourvus. Mais quant à vous… si vous refusez aux autres des connaissances vitales, alors vous les privez de leur liberté, de leur potentiel. Si vous gardez ces connaissances pour vous, alors ce n’est pas eux qui sont en faute, c’est vous.
Kade rumina ces paroles.
– Je crois que je suis d’accord avec vous. En grande partie.
Un scientifique est responsable des conséquences de ses recherches, songea Kade. Négatives et positives. A quoi servent mes recherches si le monde ne profite pas de leur conséquences positives ?
Mais puis-je arriver à mon but sans faire le mal ? Sans créer un outil de mort et d’asservissement ?
 » (p. 304-305)

Le président a fait de l’élimination des menaces post-humaines et transhumaines l’une de ses politiques prioritaires en matière de sécurité nationale. (p. 416)

Les lois qui limitent les capacités de l’être humain n’ont pour but que de le contrôler. Elles sont nées de la peur : la peur de l’avenir, la peur du changement, la peur de ceux qui sont différents de nous, qui risquent de devenir quelque chose de nouveau. Le résultat de ces peurs, c’est l’érosion de nos libertés, de notre droit à décider de notre avenir, à écrire notre propre destinée, à faire ce qu’il y a de mieux pour nos enfants. (p. 480)

Avis initialement publié sur Onirik.

8 novembre 2014

L’Île des Gauchers d’Alexandre Jardin

ilePrésentation de l’éditeur : Dans un archipel du Pacifique Sud ignoré des géographes, l’île des Gauchers abrite une population où les droitiers ne sont plus que l’exception. Mais là n’est pas le plus important. Cette minuscule société, fondée par des utopistes français en 1885, s’est donné pour but de répondre à une colossale question : comment fait-on pour aimer ? Sur cette terre australe, le couple a cessé d’être un enfer. C’est l’endroit du monde où l’on trouve, entre les hommes et les femmes, les rapports les plus tendres. Voilà ce que vient chercher, sur l’île des Gauchers, lord Jeremy Cigogne. À trente-huit ans, cet aristocrate anglais enrage de n’avoir jamais su convertir sa passion pour sa femme Emily en amour véritable. À trop vouloir demeurer son amant, il n’a pas su devenir un mari.

Avis : Comment un couple fait-il pour durer dans le temps ? Surtout de nos jours où il est si simple de se séparer et de passer à autre chose. C’est curieusement à travers le parcours d’un homme du début du XXe, donc assez déconnecté de nos vies actuelles, qu’Alexandre Jardin choisit d’apporter quelques pierres à l’édifice de la vie à deux : une vie qui ne laisse pas beaucoup de répit.

La première épreuve est pour le lecteur : survivre aux 80 premières pages. Le début est long, vraiment long. À tel point qu’il est difficile de croire qu’il puisse s’agir d’une maladresse de la part de l’auteur. Jusqu’à l’arrivée sur l’île proprement dite, Jeremy Cigogne et sa famille se sentent encore prisonniers du carcan du monde des Droitiers et de son cortège d’obligations sociales ; le style, lourd et lent, en est simplement un reflet. Une fois arrivé sur l’île des Gauchers, le couple va aller de surprise en surprise, d’expérience en expérience. Étape après étape, Jeremy et Emily vont devoir se redécouvrir eux-mêmes avant de pouvoir se redécouvrir l’un l’autre pour mieux embrasser à bras le corps, et en toute légèreté, l’amour libre. Exactement ce que représente symboliquement l’île des Gauchers : un monde où le concept moderne d’encouplement prend tout son sens et où le libertinage n’est pas une menace, mais un ciment et une source d’enrichissement personnel.

L’ouvrage n’est finalement qu’une succession plus ou moins évidente de métaphores. La construction de la maison en est un bel exemple. Chaque Gaucher doit prendre le temps de construire la résidence du couple, choisir son emplacement, sa forme, son aménagement intérieur, en pensant chaque décision. C’est le fondement même de la vie de couple qui est représenté ici. Chaque couple a un rythme et un fonctionnement unique, inutile d’aller chercher la solution ultime dans les magazines qui tentent d’imposer des normes et de dégager des tendances ou dans les avis des amis ou de la famille qui croient tout savoir, elle ne s’y trouve pas. La réflexion doit avant tout se faire à deux, les deux seules personnes qui comptent vraiment. Peu importe que la maison soit biscornue à la fin, tant qu’elle est à l’image de ceux qui l’habitent.

En évitant soigneusement de sombrer dans le romantisme dégoulinant, Alexandre Jardin propose avec L’Île des Gauchers une piste, à la fois flexible et sensée, qui replace la confiance, le respect, la communication et l’amour au cœur de la relation à deux. Et ce, alors même que Jeremy et Emily ont des enfants – comme quoi, il ne faut pas oublier qu’être parents ne doit jamais signifier ne plus être un couple. Par-dessus tout, il encourage à penser sa vie à deux de manière personnalisée ; ce qui demande un minimum d’efforts, de réflexion et d’esprit critique. Les questions à se poser sont simples : que veut-on pour soi, pour l’autre et pour le nous ? Les réponses sont, quant à elles, infinies, allant de l’incompatibilité absolue à la sublimation. Il est néanmoins dommage que la voix d’Emily ne se fasse pas plus entendre, ou trop tardivement en tout cas. La femme se retrouve un peu trop facilement placée sur un piédestal, et il aurait été bien plus intéressant de la mettre véritablement sur un pied d’égalité avec l’homme. Jeremy Cigogne fait beaucoup pour elle, en respectant ce qu’elle est et sa liberté, mais l’inverse est moins visible. C’est sans doute le seul point vraiment négatif, pour le reste, ceux déjà inscrits dans une démarche active vis-à-vis de leur vie de couple y trouveront très certainement matière à réflexion. Autant dire qu’il s’agit d’une lecture vivement recommandée pour s’ouvrir l’esprit et aller encore plus loin à deux.

3 octobre 2014

Le Boucher d’Olivier Gay

boucher Présentation de l’éditeur : Qui est donc cette mystérieuse Deria, belle et talentueuse, flamboyante et arrogante, qui vient déranger Mahlin durant sa garde pour demander à voir l’Empereur ? Qui est son père, pour qu’elle soit aussitôt accueillie, bien traitée, intégrée à la cour ? La question se pose de manière plus brutale lorsqu’on la retrouve assassinée. Et Mahlin, accompagné de Shani la jeune servante, se retrouve au cœur d’une conspiration qui menace d’entraîner l’Empire tout entier dans la tourmente. Car le père de Deria n’entend pas laisser le crime impuni. Vingt ans après avoir gravé sa légende en lettres de sang, le Boucher reprend du service.

Avis
Au départ était une présentation par l’auteur dans l’émission Rêves et Cris sur NoLife. Il s’est montré tellement convaincant que j’ai tout de suite noté la référence dans un coin pour me procurer le livre à l’occasion et en occasion. Il s’est écoulé presque deux ans avant la lecture effective de l’ouvrage.

Je partais assez confiante : il y allait avoir du sang, des tripes, des combats à l’épée, de la fantasy qui en jette, de l’aventure que diable ! J’ai assez vite déchanté. Tout d’abord parce que le style m’a fait douter d’un bout à l’autre sur l’âge du public visé. Je n’aurais sincèrement aucun mal à le conseiller à un adolescent ; en matière de violence, j’ai lu bien pire ailleurs, et ce n’est pas la lecture accompagnée d’une musique dramatique faite durant l’émission susmentionnée qui me fera changer d’avis. Le Boucher a été vendu pour quelque chose qu’il n’est pas. L’histoire manque un peu trop d’ambition, le boucher du titre aurait mérité d’être plus noir, plus effrayant, moins fichtrement sympathique, et les sources d’inspiration moins visibles aussi pour éviter le côté prévisible de l’intrigue. Seuls les jeunes héros tiennent la route, surtout Shani. Il s’agit en partie d’un récit initiatique, et, en effet, ils progressent tous les deux de manière logique et continue. C’est sans doute le seul aspect qui pourrait me donner envie de lire la suite (mais ce n’est vraiment pas à l’ordre du jour).

Ensuite – et là, il s’agit du gros point noir -, parce qu’aucun correcteur professionnel n’est intervenu sur le livre et que c’est tout simplement pénible. J’ai fini par sortir le crayon à papier et mettre une petite croix dans la marge chaque fois que je rencontrais une faute, une coquille, une répétition, un problème. Parfois, il y en a plusieurs par page. À ce point-là, c’est du sabotage et c’est désolant parce que l’auteur se retrouve pénalisé par ce manque de professionnalisme de la part de son éditeur.

Encensé pour Les Talons hauts rapprochent les filles du ciel (qui continue à me faire de l’œil malgré tout), Olivier Gay donne ici l’impression de ne pas encore être arrivé à maturité en terme d’écriture, et le laxisme du travail éditorial sur ce livre n’aide certainement pas. C’est franchement dommage, mais pas totalement décourageant. Peut-être que les policiers lui vont mieux au teint après tout.