10 février 2017

Avis : L’Homme qui mit fin à l’Histoire de Ken Liu

Quatrième de couverture : Futur proche.
Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.
Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire.

Avis : Que rajouter après une quatrième de couverture qui, finalement, dit tout du livre ? Peut-être insister un peu plus sur le dilemme que poserait le procédé de voyage dans le temps tel que décrit ici. Ce thème a largement inspiré les auteurs de S.F., mais ici, il y a un piège : l’unicité. Un seul voyage sans interaction possible avec l’environnement pour une seule personne à une période très précise qui deviendra inaccessible par la suite. Un one-shot pour faire la lumière sur un moment de l’Histoire. Un rêve pour tout historien à n’en pas douter, sauf que se pose alors la question de la validité du témoignage. Comment s’assurer que celui-ci sera complet, impartial, non biaisé par l’observateur et qu’il n’apportera pas son lot de questions auquel il n’y aura plus moyen de répondre ? Comment remplacer les suppositions et le travail de recherche toujours dépendant d’un contexte pour obtenir enfin les faits ? Comment obtenir une vérité indiscutable et la protéger de toute modification ultérieure qui la plierait à telle ou telle raison d’État ? Surtout dans la mesure où le livre traite abondamment de négationnisme.

Ken Liu prend pour sujet de démonstration l’histoire sordide de l’Unité 731. Et d’appuyer sur le fait qu’il est parfois difficile de faire admettre à une nation entière qu’elle a les mains couvertes de sang. Attention, mise en abyme curieuse à la clé. Tout comme les scientifiques de l’histoire qui sont soupçonnés de partialité, difficile d’oublier que Ken Liu est un auteur américain d’origine chinoise qui parle d’exactions japonaises perpétrées en Chine. L’idée n’étant pas ici d’atténuer le propos en le soupçonnant de patriotisme ou de propagande, mais, au contraire, de souligner que sa voix ne sera pas entendue par tous justement à cause de ces éternelles rivalités Japon/Chine qui ne facilitent pas la reconnaissance de la vérité historique (voir aussi le massacre de Nanjing et les femmes de réconfort). Ce qui appuie justement le propos du livre : qui pour raconter l’Histoire ? Pour certains, dans le livre comme dans la réalité, la voix d’un Chinois ne pourra pas être entendue. Tout comme les voix de ceux ayant survécu à l’Unité 731 ou y ayant œuvré. La manipulation et la théorie du complot sont plus crédibles que la vérité. On se prend donc rapidement à rêver de la réalité d’un tel procédé et d’un moyen de le rendre incontestable ne serait que pour clouer le bec une bonne fois pour toutes à une frange nauséabonde de l’humanité. Et encore plus par les temps qui courent.

4 février 2017

Avis : Lettre à celle qui lit mes romances érotiques et qui devrait arrêter tout de suite de Camille Emmanuelle

Présentation de l’éditeur : « L’homme est blanc, dominant, riche, musclé, performant sexuellement et pénétrant. La femme est blanche aussi, pauvre, pénétrée, elle attend qu’un homme la comble sexuellement (et si possible la comble aussi de cadeaux). »
Les romances érotiques se suivent et se ressemblent : la femme et l’homme répondent à des stéréotypes étriqués, leurs interactions sont autant simplistes que convenues et le désir féminin doit se cantonner à quelques clichés hyper réducteurs.
Quant aux maisons d’édition friandes de ce genre littéraire, qui séduit de plus en plus de lectrices, elles empruntent à la production industrielle ses méthodes et ses cadences. Saviez-vous que chaque personnage doit avoir une blessure secrète ? Qu’il y a des tapis en poils de bête sur lesquels il ne fait pas bon faire l’amour ? Que six jours peuvent suffire à écrire une romance ? Ou encore que chaque personnage a une « fiche » consignée sur un tableau Excel ?…

Camille Emmanuelle, qui a écrit sous pseudo une douzaine de romances érotiques, nous ouvre les portes de ce genre littéraire qui, à force de favoriser une sexualité normalisée, devient un obstacle à une réelle libération sexuelle de la femme. Avec la verve qui la caractérise, elle dénonce l’éternelle comédie qu’on veut, encore, faire jouer à l’homme et à la femme.

Avis : Vous les entendez les mâchoires qui se crispent et les ongles qui grincent sur le tableau noir à la lecture du titre de ce livre ? « Quoi ? Encore quelqu’un qui vient cracher sur la romance ? Mais laissez-nous lire en paix, bordel à queue ! »
Eh bien justement, le but de Camille Emmanuelle ici n’est pas d’empêcher les gens de lire ce qu’ils veulent quand ils veulent pour les raisons qu’ils veulent. Il ne manquerait plus que ça ! Non, la critique est plus profonde. En une citation, tout est (presque) dit :

Alors que j’écris ce livre, un jour, une journaliste m’appelle pour me poser des questions sur « le boom de la littérature érotique ». « C’est quand même une bonne nouvelle, toutes ces femmes qui écrivent des romances érotiques, et toutes ces lectrices qui en lisent, non ? » me demande-t-elle. « Oui et non », lui réponds-je. Oui, c’est une bonne nouvelle que la littérature érotique sorte de la catégorie « sous-genre » et se développe. […] Oui, c’est super que des femmes lisent des textes de cul sans en avoir honte. […] Mais non, ce n’est pas une bonne nouvelle si cela a pour conséquence la fabrication massive de romances dites modernes mais en réalité extrêmement rétrogrades, qui se disent « légères » mais qui sont tout simplement écrites avec des moufles, et enfin qui sont censées exciter mais qui enferment les fantasmes féminins dans des produits packagés à 3,99 euros. Des femmes auteures sont publiées en masse ? Clap clap clap. Mais si c’est pour vous enfermer, toi, Manon, et toutes les lectrices dans un sentimentalisme puritain et conservateur, où est l’émancipation, où est le progrès ? p. 125-126

Allez, on souffle, on décrispe les doigts, on se détend.

Celles et ceux qui ont lu Sexpowerment, le sexe libère la femme (et l’homme) savent déjà que l’auteur est en lutte contre les injonctions et surtout milite pour une réappropriation de la sexualité par les femmes dans un but d’épanouissement personnel, peu importe les qu’en-dira-t-on. Ce qui ne manquera pas de redéfinir, à terme, la relation homme/femme dans la société tout entière, et ça ne pourra pas lui faire de mal vu les tensions actuelles. Normal donc de partir en lutte contre une branche de la littérature qui continue à véhiculer une certaine idée du couple, de la vie à deux, de la sexualité, de la maternité et du long fleuve tranquille. Et ce n’est pas juste certaines romances qui sont visées, c’est aussi toute une partie de la presse féminine et ses marronniers. Les questions que soulève l’auteur sont les suivantes : comment vit-on ou construit-on un couple quand on a été abreuvé parfois jusqu’à l’overdose d’injonctions au bonheur, à la performance et à la perfection, à la jouissance, à être la meilleure épouse, la meilleure maman et la meilleure putain (mais pas trop), à montrer des signes extérieurs d’épanouissement même si c’est faux (Si à 40 ans, tu n’as pas un diamant, tu as raté ta vie ma pauvre fille) ? Ne serait-il pas utile, parfois, de repenser tout ce que l’on croit devoir être pour plaire aux autres ? De repenser cette conformité à une norme qui empêcherait d’être vraiment soi, d’être tout simplement bien dans ses baskets, ou ses escarpins, et pourquoi pas opter pour cette même norme parce qu’elle nous convient bien finalement ? Comme dit Camille Emmanuelle, elles sont où les héroïnes qui se masturbent, qui jouent avec des sex-toys seules ou en couple, qui ne veulent pas se marier, qui sont gender fluid, qui ne veulent pas d’enfants, qui ne veulent pas vivre avec l’autre et qui n’attendent pas le seul, l’unique, avec qui passer les 60 ans de vie qu’il leur reste ? Juste pour montrer que les variations autour de l’amour et de l’engagement existent et qu’il faut se donner le choix.

En voyant mon personnage secondaire devenir hétéro en une journée, je me pose la question suivante : est-il possible d’écrire des romances qui ne soient pas dans la reproduction d’un schéma hétéro-normé, mais qui interrogent la société, ses normes et intègre sa joyeuse diversité ? (p. 105)

Oui, heureusement qu’il y a une joyeuse diversité dans la réalité.

Camille Emmanuelle a donc travaillé pour un éditeur de romances en particulier (même si elle ne le cite pas, il n’est pas difficile à identifier à la lecture), elle ne vise pas tous les éditeurs, elle dit même du bien du concurrent le plus célèbre. Elle ne cache pas qu’elle a dû se mettre à écrire pour payer son loyer et que c’était du travail de commande répondant à des critères précis pour optimiser la rentabilité des produits. Elle a dû plier. Mais elle a aussi fait le choix de décrypter par la suite tout son travail d’auteur et le traitement éditorial de sa production, et le constat est affligeant. Pire, les avis sur ces séries destinées à être hautement addictives, écrites sous un pseudo américain pour faire genre, deviennent risibles à partir du moment où on connaît l’envers du décor. C’est comme découvrir le truc derrière un tour de magie et rire un peu jaune. On s’est bien fait avoir quand même. Là, c’est le niveau zéro de la création artistique, tout est stéréotypé, calibré, ciblé, analysé, corrigé, lissé, hétéro-normé. Et on caresse le lecteur dans le sens du poil sur les réseaux sociaux pour lui dire et redire que son plaisir est la seule raison de vivre de l’éditeur. La preuve que la mécanique est bien huilée, c’est qu’à la fin, tout le monde est content : l’éditeur qui produit à pas cher et se remplit les poches et le lecteur qui lit ça au soleil en quelques heures et prend son pied. Est-ce que ce dernier rirait jaune après coup s’il lisait ce livre de Camille Emmanuelle ? Parce qu’il se fait bien avoir quand même. Mais vraiment profond.

Ce petit pamphlet aussi hilarant (si si, même les voisins m’ont entendu rire à gorge déployée) que désolant est surtout une mise en accusation des pratiques d’un éditeur précis qui croit mieux savoir. Savoir quoi ? Ce qui rapporte. Peu importe que le lecteur passe pour une vache à lait. C’est toujours la même histoire, toujours la même trame, pas de pas de côté, il faut rester dans les clous pour que la lectrice reste dans sa zone de confort et continue à consommer sans se poser de question. C’est aussi le fonctionnement de la télé par moments finalement. Quelqu’un quelque part croit savoir ce que le téléspectateur veut voir et l’abreuve uniquement de ça. Quelle n’est pas la surprise des chaînes qui font un pas de côté de temps en temps et se rendent compte que, finalement, le spectateur a peut-être un goût pour des programmes un peu plus exigeants et déroutants et que, ça aussi, ça fait du bien à tout le monde. Pourquoi en serait-il alors autrement dans le monde de la romance ?

30 janvier 2017

Avis : Ataraxia d’Alizé Meurisse

Quatrième de couverture : Dans un monde harmonieux qui a vu l’avènement d’une humanité améliorée, paisible et asexuée, la violence est la seule chance de survie pour les factions rebelles en voie d’extinction.

Avis : À l’origine de ce livre, il y a peut-être un constat très simple : l’émotionnalité est en train de prendre le pas sur la réflexion. Il suffit de se connecter à un certain réseau social quotidiennement pour s’en rendre compte. L’émotion fait se propager aussi bien des photos de chatons que des coups de gueule véhéments. Le problème ne vient pas des chatons bien entendu, mais de la prise de recul de moins en moins évidente au moment de partager des émotions négatives qui, parfois, arrivent à générer une forme de violence, en premier lieu verbale. Qu’arriverait-il si cette violence s’exportait hors d’Internet, si le trop-plein d’émotion soudait les gens entre eux et formait des blocs opposés incapables de communiquer entre eux et prêts à s’affronter ? Maintenant, que se passerait-il si les émotions disparaissaient ? Si la population était soignée, lissée et policée ? The End of Violence. Et fin des chatons.

Le monde d’Ataraxia est celui de l’harmonie sans vagues où tout le monde est à sa place. Ou presque. Car, comme dans tout roman d’anticipation dystopique, il est de bon ton d’avoir quelques éléments perturbateurs. Ceux-ci semblent ici tout droit échappés de Fight Club – la référence au mobilier IKEA ne passant d’ailleurs pas inaperçue ; la violence et le sexe leur servant à se sentir vivants dans ce monde anesthésié. À côté des mots Violators et Exciters qui ornent leurs vestes, il ne manque finalement qu’un grand A cerclé pour compléter le tableau.

L’intention de l’auteur ne semble malgré tout pas très claire jusqu’au bout. Elle place le lecteur en position de spectateur passif attendant patiemment ce moment où quelque chose viendra tout éclairer et donner un sens profond au livre, mais ce moment ne vient jamais. L’histoire prend dès le départ un air choral, avec des personnages naviguant de l’ombre à la lumière et vice-versa, se croisant, évoluant chacun à son rythme, mais la mécanique atteint rapidement ses limites. Les divers protagonistes peinent à être attachants, à avoir un objectif fort qui guide leurs pas. Les transitions de l’un à l’autre au sein d’un même chapitre sont souvent abruptes, faisant perdre sa fluidité au déroulement de l’intrigue. Il devient alors difficile de ne pas s’attacher plus à la forme, parfois maladroite et entachée de coquilles, qu’au fond. Ce qui n’est pas sans pénaliser le plaisir de la lecture. Il ne reste à la fin qu’une enveloppe de papier un peu trop vide recouverte d’une compilation d’informations glanées au fil du net ou entendues dans les médias, chapeautée de titre de films, livres, chansons, le tout parsemé de définitions retravaillées issues pour la plupart de Wikipédia.

Avec la guerre, la procréation médicalement assistée, la surpopulation, la thérapie génique, l’hygiénisme, l’extinction des animaux comme socle actuel de départ, Alizé Meurisse projette le lecteur dans une vision de notre monde tel qu’il pourrait être demain. L’éradication des émotions, cette ataraxie qu’elle propose, met mal à l’aise, car il y a la perte de quelque chose d’essentiel à l’Homme, ce qui lui donne du relief. Malheureusement, il manque à cette solution la perversité terrifiante de celle d’un Harmony de Project Itoh par exemple, qui creusait bien plus les choses et proposait des pistes de réflexion extrêmement riches. Ici, une fois la dernière page tournée, en l’absence de matière, le livre peut être rangé et oublié.

Note : Avis initialement publié sur Onirik.net.

10 septembre 2016

Khomeiny, Sade et moi d’Abnousse Shalmani

002900133 Quatrième de couverture : A Téhéran, dans les années 1980, une petite fille de six ans, contrainte de porter le voile, se révolte en se dénudant. Se soumettre aux exigences des « barbus » et autres « corbeaux » lui paraît absurde. Son père l’approuve et, afin de fuir brimades et contraintes, la famille va s’exiler à Paris. Abnousse Shalmani découvre alors que la liberté n’est pas celle qu’elle aurait souhaitée. Sa révolte n’est donc pas finie. Mais cette fois, c’est la littérature française qui va lui fournir des armes. La petite fille, devenue femme, va faire de Sade, de Victor Hugo et de Colette (entre autres) des appuis précieux dans son combat contre l’oppression en général et celle du corps féminin en particulier.

Joyeux pamphlet, ce récit alterne les anecdotes intimes et les événements socio-politiques avec humour et enthousiasme.

Note : La lecture de ce post va vous prendre un peu de temps, suivre tous les liens dont j’ai truffé l’avis et les citations va vous en prendre aussi pas mal, surtout que, parfois, le fil d’idées glisse et que le lien ne se fera pas de manière évidente. Si vous laissez le pointeur de votre souris sur un lien, vous verrez le titre de l’article lié apparaître. Il y en a parfois plusieurs sur un même groupe de mots. Vous pouvez aussi vous contenter de lire l’avis, et peut-être le livre par la suite.

Avis : Hasard du calendrier, j’ai dévoré ce livre cet été, et on sait tous que cet été, il valait mieux aller à la montagne que sur la plage de Nice. Un hasard bien heureux en tout cas puisque j’ai découvert une belle personnalité qui n’en veut et qui ne lâchera rien. On pourrait presque croire qu’il s’agit d’une candidate de la finale de Top Chef dit comme ça, mais c’est plutôt féminisme et liberté dont il est question ici, à la mode de Persepolis.

Il vous suffira de lire les citations plus bas pour vous rendre compte que le voile représente quelque chose de très particulier pour elle : il est le symbole de la sexualisation, par d’autres, de son corps d’enfant dès l’âge de 6 ans (!!!) et une chape de plomb jetée sur le corps de la femme de manière plus générale. Ce voile terne qui cache des cheveux ou un corps entier ne fait que souligner qu’il y a quelque chose à cacher et, par là même, rend donc la femme encore plus visible dans l’espace public. Sous chaque voile, il y a un objet de désir qu’il faut briser et brider. Il établit également une hiérarchie entre les femmes, des « vertueuses » aux putes… Abnousse Shalmani a donc décidé d’assumer son statut de pute aux yeux des barbus et des corbeaux, mais surtout de femme libre à ses yeux et aux yeux du reste du monde. Libre de s’habiller comme elle veut, libre de rencontrer des hommes, libre de faire ce qu’elle veut de son corps qui lui appartient à elle et à elle seule. Elle est, comme quelques autres voix, en lutte pour que la femme, quelle qu’elle soit et où qu’elle soit, s’affirme et existe dans la société, dans la rue et réapprivoise son propre corps en faisant fi du jugement des autres et des pointages de doigt. Et pour qu’il y ait une réelle conscience de la valeur et de le distinction nécessaire de la sphère publique par rapport à la sphère privée, notamment en ce qui concerne les convictions religieuses et morales. C’est, d’ailleurs, sans doute cette porosité entre les deux qui pose le plus problème dans un état qui prône la laïcité.

Ce que j’aime par-dessus tout dans ce livre, et donc chez Abnousse Shalmani, c’est cette déclaration d’amour à la littérature et tout l’enrichissement qu’on peut en retirer. Elle lit depuis son enfance, elle lit toujours plus, elle apprend, elle comprend, elle enrichit son vécu avec les mots des autres, dont les écrivains libertins du XVIIIe, elle étudie l’Histoire, la culture et les traditions. Tout ça l’aide à établir des connexions dans le temps entre le passé et le présent et dans l’espace, avec ce qui s’est passé à un endroit et ce qui se produit à un autre. Au passage, elle éclaire le lecteur de manière simple et efficace, et, d’un seul coup, le regard sur les événements change. Sa vision inquiète des printemps arabes qui ont pourtant emballé le monde entier est un bon exemple du regard avisé qu’elle porte sur beaucoup de subtilités qui nous échappent. Alors que beaucoup y ont vu une libération, la fin d’une époque, elle y a opposé une mise en garde. L’Iran aussi a connu une telle révolution, et c’est à sa suite que les barbus et les corbeaux ont pris le pouvoir. Le retour des tristement fameux frères musulmans et de l’obscurantisme lui donnera malheureusement raison. Et la liberté des femmes sera leur première victime. L’éducation et le respect de l’autre aussi.

L’ouvrage voyage en permanence entre deux périodes : l’enfance en Iran puis à Paris et l’âge adulte à Paris. Ou comment l’éducation de l’enfant mène à l’adulte qu’elle est devenue aujourd’hui : une femme libre et engagée. Connaître l’arrivée de Khomeiny au pouvoir, vivre les premières heures d’un régime répressif et avoir la chance de pouvoir reconstruire sa vie loin de l’obscurantisme, non seulement géographiquement mais aussi intellectuellement, ça ne peut que changer la vision que l’on porte sur la liberté et sa valeur. Et de toute évidence, ça donne envie de se battre, encore et encore, contre tous les signes d’oppression des corps et des esprits, des femmes comme des hommes, quelque soit le pays.

Mon dernier argument pour vous convaincre, c’est de l’écouter parler. Parce qu’elle parle aussi bien qu’elle écrit :


Nous sommes face à face, les barbus et moi, tant que j’aurai le désir de leur montrer mon cul et de leur crier que leur identité n’est pas dans ce lointain passé, qu’ils se plantent, que leur vérité, elle est là, aujourd’hui, dans un changement qui commencera par dépoussiérer la foi avant de la planquer à l’intérieur – là où est sa place – et d’occuper l’espace public, pas seulement avec le corps, mais avec des mots aussi. Des gros mots.
Nous sommes face à face, les barbus et moi et chacun attend que l’autre baisse les yeux. Mais j’ai déjà baissé les miens et ils n’ont rien vu venir. J’ai baissé les yeux vers des mots qui formaient un livre, né de l’imagination et de l’insoumission. Et j’ai remporté une manche. Et depuis ce jour, le face-à-face est faussé. J’ai baissé les yeux sans qu’ils aient rien vu venir et j’ai lu. Et j’ai remporté la plus importante des manches : celle de l’art contre la bêtise. J’ai lu. Ironie encore. La première injonction de la Révélation, le premier mot que prononça l’Ange Gabriel à Mahomet qui l’entendit, était : Lis. Au nom de ton seigneur, lis. C’est limpide. J’ai fait comme on m’a dit, mais je me suis volontairement trompée de livre. (p. 31-32)

Un banal « dur d’être aimé par les cons », proféré certes par un Mahomet gentiment caricaturé, provoque de tels remous que je m’interroge sur la santé mentale des barbus courroucés. Mais il suffit de voir les réactions, pour le moins disproportionnées, des talibans face à une cérémonie de mariage avec musique et danse – ils tuent les convives – pour constater que l’islam a tellement peur de perdre son identité, de se dissoudre dans la démocratie, dans la modernité, dans l’Occident, dans tout ce qui n’est pas familier et inscrit dans le passé coranique – même bien trop lointain, même absolument invivable de nos jours – qu’il cristallise sa crainte sur l’image qu’il renvoie. (p. 42)

Il importe peu au final de savoir si oui ou non, le Coran demande aux femmes de se voiler. Dès qu’il en est question, on se concentre sur les fameuses sourates 33/59 et 24/30-31 du Coran. Intraduisibles ? Selon certains, elles nous disent « tu devrais », selon d’autres « tu n’as pas le choix ». En tout cas, le voile sur la tête des femmes n’est pas une nouveauté mahométane. Certaines catholiques se couvrent la tête, par respect, en pénétrant dans les églises, et quelques juives orthodoxes quittent rarement leurs perruques. La spécificité de l’islam est qu’il impose le voile du lever au coucher, foulard qui est d’emblée lié à l’islam. C’est l’une des premières mesures que prennent les barbus quand ils arrivent au pouvoir. C’est la manière la plus visible de faire re-connaître l’islam. Rien de plus connu et ressassé que les images impressionnantes des femmes en tchador noir et arme au point de la Révolution iranienne, puis celles plus modernes des femmes bleues-cages sous les talibans. Cherchez le voile. Le voile, c’est l’islam politique. C’est la frontière privée/public portée à son paroxysme. (p. 43-44)

Un père qui brise la tradition pour donner autant de chances à sa fille qu’à son fils, c’est l’assurance pour une femme de ne jamais se croire inférieure à un homme. Si le premier dialogue s’est déroulé à égalité avec le premier homme de votre vie, vous avez toutes les chances d’être fière de votre sexe et de ne jamais croire les hommes seuls coupables. Dialoguer à égalité avec son père, c’est ne jamais être une victime. (p. 74-75)

J’avais essayé de raconter mon enfance, de leur expliquer que le voile fait mal, que le voile c’est trop de sexualité pour une enfant, que le voile n’est pas qu’une arme dangereuse dans les mains de politiciens démagogues et obtus. Mais il est très difficile d’expliquer qu’on peut déchirer le voile sans détruire le corps qu’il recouvre. J’avais douze ans, et je savais déjà que j’allais souffrir de solitude, car j’étais incapable de me faire bien comprendre. Le voile, c’était le pire épisode de mon enfance devenu le problème de société numéro un en France où j’étais censée échapper au même voile. […] Victor Hugo aurait refusé le voile comme il aurait refusé le racisme. Il aurait raconté comment une femme perd sa personnalité sous le voile et comment les autres femmes « découvertes » perdent leurs vertus. Tout est affaire d’échelle et si la femme sous le voile est vertu, celle découverte ne peut être qu’une pute. […]
Le voile, c’est une jeune mère de famille, née en France, qui après une maîtrise d’Histoire à l’université Paris VII, un fils de trois ans et une toute petite fille dans les bras, me regarde dans les yeux et me confirme que son fils ne fera jamais de mal à une femme… voilée. Par contre, au vu de ma tenue, elle ne s’étonnerait pas « qu’il (m’)arrive quelque chose ». Son regard s’illumine. Elle est sûre d’elle. Elle est convaincue que sa fille ne mérite d’être traitée que comme une pute si plus tard, malgré toute son éducation, elle refuse de porter le voile. Comme moi. (p. 131-132)

Alors non, les femmes enfoulardées ne sont pas des femmes comme les autres. Elles affichent sur leurs corps toutes les heures sombres de l’histoire des femmes. Ce sont des collabos. Elles me jettent au visage leurs infériorités et m’enjoignent à rentrer dans la case où mes cheveux découverts me vouent. Une pute. Il y a toujours de la condescendance de la part des femmes voilées. Elles savent, elles. Dans leurs regards, vous êtes foutues. Alors quand la loi est du côté du préjugé, le danger pour la femme est immense. Se trouvant réduite soudain à ce corps de femme, objet du délit, elle se réécrit pour se sauver. Elle tisse un voile intérieur qui couvre toute sa psyché et qui lui permet de survivre sous le voile. Si elle n’était pas intimement convaincue que ce voile couvrait sa honte, elle ne survivrait pas. (p. 134)

Je ne sais pas pourquoi mais c’est ma faute. C’est ma faute si un homme éprouve du désir à mon endroit. Quelle que soit la situation, c’est ma faute. Est-il nécessaire de rappeler les viols, en Iran ou ailleurs, où c’est la femme violée qui est jugée et condamnée pour incitation au viol ? […] Étrange conception du vivre ensemble où chacun est autorisé à se transformer en prédateur. Sans culpabilité. La femme est là pour être coupable pour deux. Au nom de quelle foi la femme est-elle si dangereuse pour l’homme ?(p. 135)

Il y a toujours un déjeuner où une dizaine d’adultes sont rassemblés autour d’un petit garçon aux grands yeux verts et tout le monde applaudit aux futurs cœurs qu’il brisera. Il y a toujours un déjeuner où une dizaine d’adultes sont rassemblés autour d’une petite fille aux larges boucles blondes et tout le monde rit en applaudissant aux blagues du père imitant la mitraillette qui achèvera le premier homme qui s’approchera de sa fille. (p. 169)

Rien ne changera si les mentalités nées de la culture-prison n’évoluent pas. Une femme par-ci, une femme par-là aura assez de force et de courage pour avancer sans peur de sa réputation, sans crainte des insultes, sans doute sur son avenir. Mais toutes les autres ? Elles vont faire quoi en attendant ? À part attendre qu’une petite fille de dix ans prenne la route pour éviter un mariage forcé, qu’un groupe d’écolière parvienne sans mourir dans l’école déjà dynamitée deux fois, qu’une femme soit pendue parce qu’elle a été violée par des sauvages qu’elle a provoqués, forcément provoqués, parce qu’elle est une femme et qu’elle a perdu son honneur – et celui de toute sa famille, de l’arrière-grand-père à l’oncle lointain – en se faisant violer ? Elles attendent et elles devraient en profiter pour lire. Elles devraient en profiter pour déterrer des armes-livres et attendre la bonne heure pour mettre fin aux préjugés qui les font attendre depuis si longtemps, depuis la nuit des temps des hommes qui n’exercent leur pouvoir que sur elles. Elles devraient, toutes ces femmes, prendre le pouvoir-livre et éduquer leurs filles et leurs fils à la force de la Raison. Et attendre le jour où les enfants devenus adultes jugeront le moment venu de détruire des siècles d’obscurantisme et de faire du pouvoir un lieu de débat, d’Égalité et de Raison. (p. 197-198)

L’acceptation des goûts particuliers et des traits de caractère de chacun est la condition sine qua non de la liberté. Tant que ces goûts et ces couleurs n’entravent pas les goûts et les couleurs des autres, ils ne sont pas seulement acceptables, ils sont indispensables pour faire avancer une société. Si tu me refuses le droit de lire, je te refuse le droit de dire et tout le monde est perdant. Il y a des lois et il y a des limites, et liberté n’est pas licence, mais s’il fallait donner crédit aux frayeurs de chacun, le monde ne serait peuplé que de barbus et de corbeaux. (p. 219-220)

Il suffit d’un dîner typiquement parisien, il suffit d’un dîner avec des gens très bien, souvent de gauche, souvent antiraciste, toujours plein de bonne volonté démocratique. Il suffit de diriger la conversation sur les sujets épineux, il suffit d’annoncer que vous êtes contre non seulement la burqa qui concerne deux femmes et demie, mais aussi contre le foulard. Il suffit alors de se taire et d’écouter pour prendre conscience du décrochage général face à la réalité. Ces hommes et ces femmes pétris de bonne conscience ne savent pas ce que c’est que d’être une femme et de vivre entre ces tours qui marquent les limites de leurs libertés. Ils ne peuvent pas comprendre qu’accepter le voile, c’est accepter qu’une femme qui vit dans les quartiers sensibles n’a pas le choix : si elle ne le porte pas, elle est réduite à être une fille facile – autrement dit une femme qui ne peut être respectée et qui n’est plus qu’un corps. Accepter d’un haussement d’épaules les femmes en burqa, c’est laisser libre cours à une hiérarchie de femmes de la pute à la femme bien. Celles qui portent le voile sont moins « bien » que celles qui portent la burqa, qui sont nettement plus respectables que celles qui portent la jupe. Celles qui portent la jupe ne sont même plus des femmes, ce sont des morceaux de chair. (p. 274)

4 septembre 2016

Nouilles froides à Pyongyang de Jean-Luc Coatalem

Nouilles froides à PyongyangPrésentation de l’éditeur : Nul n’entre ni ne sort de Corée du Nord, le pays le plus secret de la planète. Et pourtant, flanqué de son ami Clorinde, qui affectionne davantage Valéry Larbaud que les voyages modernes, et déguisé en vrai-faux représentant d’une agence de tourisme, notre écrivain nous emmène cette fois sur un ton décalé au pays des Kim. Au programme : défilés et cérémonies, propagande tous azimuts, bains de boue et fermes modèles, mais aussi errances campagnardes et crises de mélancolie sur les fleuves et sur les lacs, bref l’endroit autant que l’envers de ce pays clos mais fissuré. Un journal de voyage, attentif mais distant, amusé parfois, jamais dupe, dans ce royaume énigmatique dont un diplomate américain affirmait récemment que l’on en savait moins sur lui que sur… nos galaxies lointaines.

Avis : Ah la Corée du Nord ! Sa capitale aux immeubles remarquables, ses statues gigantesques, ses grandes fêtes qui ébahissent le monde entier, sa population discrète et toujours très (très très) serviable, ses peintures omniprésentes, ses spécialités culinaires riches et variées et, bien sûr, sa campagne où règne le plus grand calme. Et à sa tête : une succession de personnalités uniques, intelligentes, inventives, ultra-attentionnées.
Venez visiter une des dernières dictatures communistes de type stalinien, vous en garderez un souvenir stupéfiant !

Il fallait oser. Il fallait ruser surtout. D’autres journalistes ont essayé et se sont cassé les dents à l’ambassade de Corée du Nord de Pékin. Et puis, la Corée du Nord, c’est un peu comme Vegas : ce qui se passe en Corée du Nord reste en Corée du Nord. Pourtant des témoignages d’occidentaux sortent, sous forme de BD comme Pyongyang de Guy Delisle, sous forme de photos aussi avec quelques professionnels ou travailleur de passage et sous forme de livres comme le présent ouvrage.

Jean-Luc Coatalem, rédacteur en chef adjoint à Géo, a habillement rusé puisque son ami et lui ont pu profiter d’une visite personnalisée du pays sous couvert d’exploration commerciale pour une agence touristique. Après tout, ce pays exotique au possible attire réellement les touristes et les voyages là-bas sont de plus en plus facilités. Pourtant la lecture seule de ce livre devrait suffire à décourager pas mal de curieux. L’auteur partait lui-même curieux et « enjoué », déformation professionnelle oblige, il devient de plus en plus amer au fur et à mesure qu’on lui ferme les portes au nez, que le planning de visites change du jour au lendemain, que ses requêtes ne sont pas entendues. Plus on avance dans le récit, plus le poids de la vaste comédie orchestrée au millimètre près se fait lourd. Visiter la Corée du Nord, c’est se déplacer dans un grand décor de cinéma auquel personne ne croit et peuplé d’acteurs jouant sans conviction le rôle que le parti leur a donné. Il finit donc par déconstruire systématiquement tous les procédés utilisés pendant la visite pour répandre la propagande d’État et siffler un maximum de devises étrangères aux visiteurs. Et pourtant, envers et contre tout, l’auteur garde la volonté de trouver du beau là où il n’y a que du drame et de la pauvreté. Une tâche quasi impossible quand il faut rester dans les clous pour ne surtout pas voir l’arrière du décor.

La Corée du Nord, c’est le totalitarisme dans toute sa splendeur avec culte de la personnalité, élimination des opposants, démonstration de force et occupation de l’esprit du peuple pour que, surtout, il ne pense pas à autre chose. Et pour ça, il y a l’ennemi extérieur, la terreur et la faim. Pas de grandes surprises ici. Le livre vaut cependant le détour parce qu’il est un regard de plus, le regard de quelqu’un qui s’implique dans son récit, partage une expérience très personnelle et sait y insuffler une distance, un humour et des réflexions décalées inspirées par les livres qu’il avait emportés dans sa valise. À cela se rajoute une très belle plume qui pourra rebuter ceux qui ne supportent pas d’aller chercher un dictionnaire en cours de lecture, mais satisfera grandement les amoureux des mots. Quant au futur voyage en Corée du Nord, c’est toujours hors de question.


– Vous ne le [un livre malencontreusement noyé] rapportez pas, monsieur Jean ?
– Écoutez, je ne peux plus le lire, les pages se sont…
– Alors, ils vont le détruire.
Et, après avoir donné son ordre sec, notre guide raccroche et relance la voiture. Avec la satisfaction d’avoir fait son devoir et de m’avoir protégé moi-même. Aurait-il vu Farenheit 451 de François Truffaut ? Dans ce film, inspiré du récit de science-fiction de Ray Bradbury, les livres sont passés au lance-flammes par des brigades spéciales car, selon les autorités, ils rendent leurs lecteurs « tristes et asociaux ». Non, il ne l’a jamais vu. En 2011, sans s’en douter, M. Kim le vit. (p144-145)

Allez, le voyage s’est déroulé sans encombre, j’ai de quoi écrire mon article, personne ne s’est douté de rien, enfin, j’ose le croire, mais quelque chose me pince le cœur, je ne reviendrai plus ici, je ne reverrai jamais ces trois Kim, ce n’était pas de méchants bougres, je les laisse survivre dans cette contrée de cinglés et de tortionnaires, qui sait s’ils n’auront pas d’ennui à cause de nous… (p235)