21 novembre 2017

Frappe-toi le cœur d’Amélie Nothomb

Quatrième de couverture : « Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie. »
Alfred de Musset

Avis : Avec une quatrième comme celle-là, il faut vraiment que le lecteur ait la foi pour sauter le pas de l’achat. En creusant, le résumé devient : Marie a tous les dons de la terre, mais est atteinte d’une malédiction : elle est jalouse. Heureusement que la tournée des popotes de la rentrée littéraire permettait d’en apprendre un peu plus.

La jeune et belle Marie attire tous les regards depuis toujours et rêve d’une vie de princesse, malheureusement elle tombe enceinte par accident et cet enfant va lui ravir l’attention de tout le monde. Elle va mal le vivre et c’est là qu’entre en jeu la jalousie et que l’enfant devient un poids. Mais Marie n’est en fait pas vraiment le centre de l’histoire, c’est sa fille Diane, celle qui est jalousée. Amélie Nothomb va adopter son point de vue depuis la plus petite enfance jusqu’à l’âge adulte pour montrer l’impact qu’une telle jalousie peut avoir. Elle triche, mais admettons. La trajectoire de Diane sert surtout à croiser des mères et des enfants. C’est là tout le propos de ce livre. En remettant en question l’injonction à être mère et surtout une bonne mère, l’auteur gratte le vernis et expose des femmes qui, pour diverses raisons, n’auraient pas dû être mères et sont, par la force des choses et malgré les apparences, devenues de mauvaises mères. Celle qui a eu un enfant trop tôt qui lui gâche la vie, celle pour qui c’était un accident, celle qui fait un enfant parce que toute femme se doit d’avoir un enfant mais qui n’a pas de place dans sa vie pour lui et n’en fera pas, celle qui surprotège jusqu’à l’étouffement, celle qui devient une mère de substitution abusive pour voler la lumière d’une enfant en déficit d’amour maternel. En face, des jeunesses et des vies malmenées, des enfants qui s’en sortent tant bien que mal et d’autres qui tuent la mère à leur manière pour se donner une deuxième chance. Quant aux pères, ils sont aveugles ou absents ; ils n’ont pas leur place dans ces histoires de maternité contrariées et contrariantes.

Cette fois, pas de noms ou de mots tarabiscotés comme Amélie Nothomb les aime tant, à peine un jeu de mots à un moment, le style est plus froid et précis, à l’image de son héroïne. Le récit n’en reste pas moins fascinant pour sa justesse et son propos. Il s’inscrit dans la directe lignée des brillants portraits de mères de Leïla Slimani.

23 avril 2017

Les Monologues du vagin d’Eve Ensler

Présentation de l’éditeur : « J’ai décidé de faire parler des femmes, de les faire parler de leur vagin, de faire des interviews de vagins… Et c’est devenu ces Monologues… Au début, ces femmes étaient un peu timides, elles avaient du mal à parler. Mais une fois lancées, on ne pouvait plus les arrêter. Les femmes adorent parler de leur vagin. » Depuis leur parution aux États-Unis en 1998, Les Monologues du vagin ont déclenché un véritable phénomène culturel : rarement pièce de théâtre aura été jouée tant de fois, en tant de lieux différents, devant des publics si différents… Mais que sont donc ces Monologues dans lesquels toutes les femmes se reconnaissent ? Il s’agit ni plus ni moins de la célébration touchante et drôle du dernier des tabous : celui de la sexualité féminine. Malicieux et impertinent, tendre et subtil, le chef-d’œuvre d’Eve Ensler donne la parole aux femmes, à leurs fantasmes et craintes les plus intimes.

Avis : J’arrive après la guerre. Depuis le temps que j’entends parler de ce texte et surtout de ses nombreuses représentations sur scène avec des actrices « célèbres » se relayant pour le déclamer haut et fort. Peut-être qu’il y avait une bonne raison pour laquelle je ne m’y étais pas intéressée plus tôt en fait. Peut-être que je n’étais tout simplement pas le cœur de cible. Est-ce que j’ai appris quelque chose ? Non. Rien. Est-ce que j’ai retrouvé des choses lues ailleurs, notamment dans des essais ? Oui, mais avec beaucoup plus de superficialité. Est-ce que ce texte mérite tout le boucan qui a été fait autour ? Je suis perplexe. D’un côté, il est indéniable que trop de femmes ne s’intéressent pas à leur corps pour des raisons diverses et variées allant de la honte à la détestation en passant par les meurtrissures profondes, il est évident que ce corps subit trop de pressions (sociales, masculines, féminines, religieuses, etc.), sans parler de violences. Et franchement, il serait grand temps que les choses changent enfin. Pour ça, ce texte a sans doute une utilité. Mais là, je vous invite plutôt à lire Sexpowerment de Camille Emmanuelle et La Chair interdite de Diane Ducret.

Ce que j’ai du mal à comprendre en revanche, c’est comment une femme disant s’intéresser au corps des femmes peut confondre vagin et vulve sans que ça ne pose de problème à personne. Car oui, elle confond les deux. Le plus gros du texte ne concerne que la vulve. Il s’agit des Monologues de la vulve, pas du vagin. Ce qui fait d’autant plus sens que la vulve a des lèvres, elle. De mon point de vue, ça n’est pas un petit biais, car alors, comment aider les femmes à vraiment comprendre leur corps ? Sans oublier que ce texte est dorénavant rendu partiellement obsolète par les travaux d’Helen O’Connell qui fut la première en 1998 à décrire l’ampleur anatomique du clitoris. Donc, si vous voulez vraiment vous éveiller ou vous mettre à jour, suivez les travaux d’Odile Buisson qui fait bouger les lignes et oubliez vite ces Monologues de la vulve, leur intérêt est plus que limité aujourd’hui.

29 mars 2017

Avis : Sang Tabou de Camille Emmanuelle

Quatrième de couverture : Pourquoi chuchote-t-on quand on demande un tampon à une collègue et, sur le trajet des toilettes, fait-on en sorte de bien cacher l’objet, comme si on transportait un sachet de coke ? Pourquoi, alors qu’on en a parfois très envie, on s’interdit de faire du sexe pendant nos règles ? Pourquoi en 2017 dans les pubs pour serviettes, le liquide est-il toujours bleu ? Pourquoi est ce qu’on entend encore au bureau :  » oh la la, Machine elle est énervée, elle a ses règles ou quoi ?  » ? Pourquoi les femmes qui souffrent le martyr pendant leurs règles doivent rester belles et se taire ? Pourquoi les hommes ne connaissent rien sur les règles des femmes, et sont donc ignorants sur ce que vit la moitié de l’humanité une fois par mois pendant 40 ans ?

Note : Avis publié initialement sur Onirik.net

Avis :

La connaissance de notre corps et de notre fonctionnement individuel nous donne la force d’affronter les injonctions sociétales. (p. 131)

Le saviez-vous ? En Inde, les femmes qui ont leurs règles n’ont pas le droit de toucher au pot de cornichons ; à Bali, interdiction d’aller au musée et de rentrer dans la cuisine ; en France, fut un temps où elles faisaient tourner la mayonnaise et virer le vin. Il y a déjà de quoi lever les yeux au ciel et pourtant ce ne sont que quelques exemples de croyances entourant le mystère de ces saignements mensuels, certaines croyances perdurant de nos jours. Cette grande incompréhension vis-à-vis d’un phénomène qui touche néanmoins la moitié de l’humanité n’a de cesse de doublement pénaliser les femmes, les faisant tantôt passer pour des êtres sales, voire impurs, tantôt pour des faiseuses de malheur. Quand elles ne sont pas qualifiées d’hystériques. Comme si être en vrac ne suffisait pas.

Camille Emmanuelle prend le parti de ne pas y aller avec des pincettes et de n’épargner personne. Elle met la pudeur à la porte, tacle les « beurk » et parle de biologie, d’hormones, de honte, de douleurs, d’endométriose, de féminité, du SPM, de la peur de la tache, de serviettes et autres coupes, de la première et de la dernière fois, d’art, de religion, et de sexe aussi. L’auteur couvre le sujet de manière aussi exhaustive que possible en partant de son prisme personnel et en l’élargissant au gré de ses rencontres et de ses recherches.

La cible principale – la plus importante, ce sont les femmes elles-mêmes, afin de les réconcilier avec leur propre corps et avec ce phénomène ô combien naturel qui n’est pourtant pas exempt de pressions et de jugements. Camille Emmanuelle encourage ensuite à en discuter plus librement avec l’entourage qui pourrait se poser des questions ou montrer des signes de méconnaissance, hommes et femmes confondus. Enfin, à plus large échelle, il semble important de construire un regard plus critique sur la façon dont les règles sont perçues dans la société, qu’il s’agisse des séries et les films, du sport ou de la publicité, qui est d’ailleurs la première à renchérir sur la peur de la tache et sur les soi-disant odeurs pour des raisons purement marketing. De toute évidence, il reste du boulot.

Difficile aussi de ne pas avoir entendu parler de la taxe tampon qui a agité les parlementaires en 2015. La prochaine étape pourrait bien être de faire admettre à tous que les règles peuvent être incapacitantes et que ce n’est pas pour autant un signe de faiblesse pouvant être utilisé contre les femmes, notamment dans le monde du travail. Un jour, donc, le congé menstruel sera peut-être au menu des politiques, une mesure qui est déjà mise en œuvre dans certains pays asiatiques et fait un début timide depuis 2016 en Angleterre.

Sur la forme, construire un essai en se raccrochant sans cesse au canevas de son propre vécu ne sert pas toujours efficacement le sujet. Sous prétexte de jouer la carte de l’identification et de la copine décomplexante, le propos se retrouve parfois noyé sous une masse d’informations trop personnelles et peu utiles, voire entaché de quelques inexactitudes. Sur le fond, ce qu’il serait souhaitable de retenir, c’est cet appel du cœur à l’empathie, la compréhension et la bienveillance les uns envers les autres. Et si une bonne connaissance des règles était une des clés de l’égalité entre les femmes et les hommes ?

10 février 2017

Avis : L’Homme qui mit fin à l’Histoire de Ken Liu

Quatrième de couverture : Futur proche.
Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.
Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire.

Avis : Que rajouter après une quatrième de couverture qui, finalement, dit tout du livre ? Peut-être insister un peu plus sur le dilemme que poserait le procédé de voyage dans le temps tel que décrit ici. Ce thème a largement inspiré les auteurs de S.F., mais ici, il y a un piège : l’unicité. Un seul voyage sans interaction possible avec l’environnement pour une seule personne à une période très précise qui deviendra inaccessible par la suite. Un one-shot pour faire la lumière sur un moment de l’Histoire. Un rêve pour tout historien à n’en pas douter, sauf que se pose alors la question de la validité du témoignage. Comment s’assurer que celui-ci sera complet, impartial, non biaisé par l’observateur et qu’il n’apportera pas son lot de questions auquel il n’y aura plus moyen de répondre ? Comment remplacer les suppositions et le travail de recherche toujours dépendant d’un contexte pour obtenir enfin les faits ? Comment obtenir une vérité indiscutable et la protéger de toute modification ultérieure qui la plierait à telle ou telle raison d’État ? Surtout dans la mesure où le livre traite abondamment de négationnisme.

Ken Liu prend pour sujet de démonstration l’histoire sordide de l’Unité 731. Et d’appuyer sur le fait qu’il est parfois difficile de faire admettre à une nation entière qu’elle a les mains couvertes de sang. Attention, mise en abyme curieuse à la clé. Tout comme les scientifiques de l’histoire qui sont soupçonnés de partialité, difficile d’oublier que Ken Liu est un auteur américain d’origine chinoise qui parle d’exactions japonaises perpétrées en Chine. L’idée n’étant pas ici d’atténuer le propos en le soupçonnant de patriotisme ou de propagande, mais, au contraire, de souligner que sa voix ne sera pas entendue par tous justement à cause de ces éternelles rivalités Japon/Chine qui ne facilitent pas la reconnaissance de la vérité historique (voir aussi le massacre de Nanjing et les femmes de réconfort). Ce qui appuie justement le propos du livre : qui pour raconter l’Histoire ? Pour certains, dans le livre comme dans la réalité, la voix d’un Chinois ne pourra pas être entendue. Tout comme les voix de ceux ayant survécu à l’Unité 731 ou y ayant œuvré. La manipulation et la théorie du complot sont plus crédibles que la vérité. On se prend donc rapidement à rêver de la réalité d’un tel procédé et d’un moyen de le rendre incontestable ne serait que pour clouer le bec une bonne fois pour toutes à une frange nauséabonde de l’humanité. Et encore plus par les temps qui courent.

4 février 2017

Avis : Lettre à celle qui lit mes romances érotiques et qui devrait arrêter tout de suite de Camille Emmanuelle

Présentation de l’éditeur : « L’homme est blanc, dominant, riche, musclé, performant sexuellement et pénétrant. La femme est blanche aussi, pauvre, pénétrée, elle attend qu’un homme la comble sexuellement (et si possible la comble aussi de cadeaux). »
Les romances érotiques se suivent et se ressemblent : la femme et l’homme répondent à des stéréotypes étriqués, leurs interactions sont autant simplistes que convenues et le désir féminin doit se cantonner à quelques clichés hyper réducteurs.
Quant aux maisons d’édition friandes de ce genre littéraire, qui séduit de plus en plus de lectrices, elles empruntent à la production industrielle ses méthodes et ses cadences. Saviez-vous que chaque personnage doit avoir une blessure secrète ? Qu’il y a des tapis en poils de bête sur lesquels il ne fait pas bon faire l’amour ? Que six jours peuvent suffire à écrire une romance ? Ou encore que chaque personnage a une « fiche » consignée sur un tableau Excel ?…

Camille Emmanuelle, qui a écrit sous pseudo une douzaine de romances érotiques, nous ouvre les portes de ce genre littéraire qui, à force de favoriser une sexualité normalisée, devient un obstacle à une réelle libération sexuelle de la femme. Avec la verve qui la caractérise, elle dénonce l’éternelle comédie qu’on veut, encore, faire jouer à l’homme et à la femme.

Avis : Vous les entendez les mâchoires qui se crispent et les ongles qui grincent sur le tableau noir à la lecture du titre de ce livre ? « Quoi ? Encore quelqu’un qui vient cracher sur la romance ? Mais laissez-nous lire en paix, bordel à queue ! »
Eh bien justement, le but de Camille Emmanuelle ici n’est pas d’empêcher les gens de lire ce qu’ils veulent quand ils veulent pour les raisons qu’ils veulent. Il ne manquerait plus que ça ! Non, la critique est plus profonde. En une citation, tout est (presque) dit :

Alors que j’écris ce livre, un jour, une journaliste m’appelle pour me poser des questions sur « le boom de la littérature érotique ». « C’est quand même une bonne nouvelle, toutes ces femmes qui écrivent des romances érotiques, et toutes ces lectrices qui en lisent, non ? » me demande-t-elle. « Oui et non », lui réponds-je. Oui, c’est une bonne nouvelle que la littérature érotique sorte de la catégorie « sous-genre » et se développe. […] Oui, c’est super que des femmes lisent des textes de cul sans en avoir honte. […] Mais non, ce n’est pas une bonne nouvelle si cela a pour conséquence la fabrication massive de romances dites modernes mais en réalité extrêmement rétrogrades, qui se disent « légères » mais qui sont tout simplement écrites avec des moufles, et enfin qui sont censées exciter mais qui enferment les fantasmes féminins dans des produits packagés à 3,99 euros. Des femmes auteures sont publiées en masse ? Clap clap clap. Mais si c’est pour vous enfermer, toi, Manon, et toutes les lectrices dans un sentimentalisme puritain et conservateur, où est l’émancipation, où est le progrès ? p. 125-126

Allez, on souffle, on décrispe les doigts, on se détend.

Celles et ceux qui ont lu Sexpowerment, le sexe libère la femme (et l’homme) savent déjà que l’auteur est en lutte contre les injonctions et surtout milite pour une réappropriation de la sexualité par les femmes dans un but d’épanouissement personnel, peu importe les qu’en-dira-t-on. Ce qui ne manquera pas de redéfinir, à terme, la relation homme/femme dans la société tout entière, et ça ne pourra pas lui faire de mal vu les tensions actuelles. Normal donc de partir en lutte contre une branche de la littérature qui continue à véhiculer une certaine idée du couple, de la vie à deux, de la sexualité, de la maternité et du long fleuve tranquille. Et ce n’est pas juste certaines romances qui sont visées, c’est aussi toute une partie de la presse féminine et ses marronniers. Les questions que soulève l’auteur sont les suivantes : comment vit-on ou construit-on un couple quand on a été abreuvé parfois jusqu’à l’overdose d’injonctions au bonheur, à la performance et à la perfection, à la jouissance, à être la meilleure épouse, la meilleure maman et la meilleure putain (mais pas trop), à montrer des signes extérieurs d’épanouissement même si c’est faux (Si à 40 ans, tu n’as pas un diamant, tu as raté ta vie ma pauvre fille) ? Ne serait-il pas utile, parfois, de repenser tout ce que l’on croit devoir être pour plaire aux autres ? De repenser cette conformité à une norme qui empêcherait d’être vraiment soi, d’être tout simplement bien dans ses baskets, ou ses escarpins, et pourquoi pas opter pour cette même norme parce qu’elle nous convient bien finalement ? Comme dit Camille Emmanuelle, elles sont où les héroïnes qui se masturbent, qui jouent avec des sex-toys seules ou en couple, qui ne veulent pas se marier, qui sont gender fluid, qui ne veulent pas d’enfants, qui ne veulent pas vivre avec l’autre et qui n’attendent pas le seul, l’unique, avec qui passer les 60 ans de vie qu’il leur reste ? Juste pour montrer que les variations autour de l’amour et de l’engagement existent et qu’il faut se donner le choix.

En voyant mon personnage secondaire devenir hétéro en une journée, je me pose la question suivante : est-il possible d’écrire des romances qui ne soient pas dans la reproduction d’un schéma hétéro-normé, mais qui interrogent la société, ses normes et intègre sa joyeuse diversité ? (p. 105)

Oui, heureusement qu’il y a une joyeuse diversité dans la réalité.

Camille Emmanuelle a donc travaillé pour un éditeur de romances en particulier (même si elle ne le cite pas, il n’est pas difficile à identifier à la lecture), elle ne vise pas tous les éditeurs, elle dit même du bien du concurrent le plus célèbre. Elle ne cache pas qu’elle a dû se mettre à écrire pour payer son loyer et que c’était du travail de commande répondant à des critères précis pour optimiser la rentabilité des produits. Elle a dû plier. Mais elle a aussi fait le choix de décrypter par la suite tout son travail d’auteur et le traitement éditorial de sa production, et le constat est affligeant. Pire, les avis sur ces séries destinées à être hautement addictives, écrites sous un pseudo américain pour faire genre, deviennent risibles à partir du moment où on connaît l’envers du décor. C’est comme découvrir le truc derrière un tour de magie et rire un peu jaune. On s’est bien fait avoir quand même. Là, c’est le niveau zéro de la création artistique, tout est stéréotypé, calibré, ciblé, analysé, corrigé, lissé, hétéro-normé. Et on caresse le lecteur dans le sens du poil sur les réseaux sociaux pour lui dire et redire que son plaisir est la seule raison de vivre de l’éditeur. La preuve que la mécanique est bien huilée, c’est qu’à la fin, tout le monde est content : l’éditeur qui produit à pas cher et se remplit les poches et le lecteur qui lit ça au soleil en quelques heures et prend son pied. Est-ce que ce dernier rirait jaune après coup s’il lisait ce livre de Camille Emmanuelle ? Parce qu’il se fait bien avoir quand même. Mais vraiment profond.

Ce petit pamphlet aussi hilarant (si si, même les voisins m’ont entendu rire à gorge déployée) que désolant est surtout une mise en accusation des pratiques d’un éditeur précis qui croit mieux savoir. Savoir quoi ? Ce qui rapporte. Peu importe que le lecteur passe pour une vache à lait. C’est toujours la même histoire, toujours la même trame, pas de pas de côté, il faut rester dans les clous pour que la lectrice reste dans sa zone de confort et continue à consommer sans se poser de question. C’est aussi le fonctionnement de la télé par moments finalement. Quelqu’un quelque part croit savoir ce que le téléspectateur veut voir et l’abreuve uniquement de ça. Quelle n’est pas la surprise des chaînes qui font un pas de côté de temps en temps et se rendent compte que, finalement, le spectateur a peut-être un goût pour des programmes un peu plus exigeants et déroutants et que, ça aussi, ça fait du bien à tout le monde. Pourquoi en serait-il alors autrement dans le monde de la romance ?